» Les intellectuels parlent aux français  » : les penseurs, les médias et le mouvement social

par fabricefernandez

 

La réflexion sur la déviance peut-elle s’appliquer aux champs intellectuels, aux penseurs eux-mêmes et aux rapports qu’ils entretiennent entre eux. S’il existe un champ bien normé et codé n’est-ce pas celui de la science ? Certainement, mais encore faudrait-il bien différencier la champ de la science et celui des  » intellectuels « . La question est alors de savoir : qu’est-ce qu’un intellectuel ?

Devant la surabondance de ces individus autorisés à penser devant les caméras, les microphones radiophoniques ou dans les journaux, un détour par la figure de l’intellectuel défendue par Pierre Bourdieu est salutaire. Celle-ci est avant tout celle d’un chercheur qui met en œuvre un cadre de travail collectif, tout en s’appuyant sur ses connaissances spécifiques et son savoir-faire. En cela, elle s’oppose au mythe du maître à penser sûr de son savoir, de l’intellectuel organique, isolé, sans attache ni racine. Dés 1962, il met en pratique cette conception du penseur en multipliant des recherches collectives, à partir du Centre de Sociologie Européenne notamment. Pour lui, l’intellectuel doit reconnaître les apports des penseurs du passé à la théorie de la connaissance mais aussi travailler collectivement à comprendre le champ qui a permis sa propre émergence et à connaître ses déterminations pour essayer de s’en libérer. Pour cela, il doit surmonter les effets de la concurrence pour la domination afin de pouvoir contrecarrer les menaces qui pèsent sur sa liberté. La constitution de ce contre-pouvoir collectif, critique à la fois des productions culturelles et des pouvoirs politiques ou économiques, vise à formuler des propositions qui relèvent de son champ de compétence. Cet intellectuel collectif a pour fonction de produire et de diffuser des instruments de défense contre la domination symbolique, celle qui aujourd’hui revêt le plus souvent les apparats de l’autorité de la science.

Cette conception s’éloigne de l’intellectuel total incarné par Jean-Paul Sartre, à la fois romancier, homme de théâtre, philosophe, engagé sur tous les fronts de la pensée et de la politique, celui qui parle de tout et qui a réponse à tout. L’intellectuel collectif correspond plus à un groupement d’intellectuels spécifiques, au sens de Michel Foucault, c’est-à-dire fondant leur engagement sur leurs compétences scientifiques, mais produisant en outre des réseaux critiques capables de définir les moyens et les fins de leur réflexion et de leur action.

En ce sens, Pierre Bourdieu va critiquer les intellectuels-essayistes puis les effets de notoriété que produisent les médias sur ceux qu’ils mettent en scène : cette nouvelle génération de penseurs  » censés penser à vitesse accéléré  » crée par et pour eux. Il se refuse à reconnaître à ces  » fast thinkers « , à ces  » nouveaux maîtres à penser sans pensée  » une légitimité dans le champ intellectuel alors même qu’ils monopolisent les débats publics. Ainsi en 1995, il publie une critique virulente contre Philippe Sollers dans Libération, repris dans Contre-feux (1998), en le désignant comme idealtypique d’une génération d’écrivains animés par l’ambition et changeant d’opinions au gré des modes. Un an plus tard, dans Sur la télévision (1996), il désigne d’autres  » intellectuels  » médiatiques dont Alain Minc, Jacques Julliard, Claude Imbert, Jacques Attali, Luc Ferry et Alain Finkielkraut. Bien sûr la liste est longue et en rajouter ne servirait qu’à leur faire un peu plus de publicité, soulignons toutefois que la relève semble assurer par une nouvelle génération de  » journalistes  » et essayistes ayant des opinions sur tout et pour modèle la vieille garde citée plus haut. Et comme si cela ne suffisait pas les universités dites « populaires » s’en mêlent, celle du Quai Branly pilotée par Catherine Clément, philosophe, romancière et essayiste, est censée ouvrir le débat sur des enjeux historiques et contemporains et encourager le dialogue sur les questions liées à l’altérité. Et qui de mieux placer pour traiter des questions relevant des controverses sur l’universalité que Alain Finkielkraut ou Bernard Henry Levy ?

Bourdieu n’avait pas oublié ce dernier, cet intellectuel négatif qui dans deux articles publiés dans Le Monde, tenait des propos  » caricaturaux  » sur les massacres en Algérie apportant  » au mépris raciste l’alibi indiscutable de la légitimité éthique et laïque « .

Que dirait-il s’il voyait aujourd’hui cette nouvelle génération arriviste de sous BHL, surfant sur les conflits sociaux au risque d’aviver un peu plus les tensions. Antithèse de l’intellectuel, ces intellectuels médiatiques donnent à voir en négatif ce que doit être le véritable travail du penseur :  » la liberté à l’égard des pouvoirs, la critique des idées reçues, la démolition des alternatives simplistes et la restitution de la complexité des problèmes « .

Toujours à la recherche de nouvelles formes d’échange et de communication entre les intellectuels et les militants, Pierre Bourdieu plaidait pour la réinvention de l’internationalisme mais d’une  » internationale des intellectuels attachés à défendre l’autonomie des univers de production culturelle « , préalable à l’intellectuel collectif, autonome et engagé.

On est bien loin du compte dans les magazines ou émissions  » intelligentes « , animés par des personnages se présentant comme des intellectuels mais totalement ignorés de la sphère scientifique. Et le gouffre s’élargit entre la sphère de la réflexion contemporaine organisée par les médias et celle des chercheurs. Tant mieux diront certains glorifiant ces  » penseurs  » qui utilisent les mots de monsieur tout le monde, préférant ainsi baigner dans une pensée simpliste que se frotter à des constructions scientifiques. D’autres regretteront certains mots dépassant la pensée de leurs auteurs, les mots qui produisent ce que l’on nomme de manière inquiétante des  » dérapages  » comme ceux d’Alain Finkielkraut publiée par Haaretz, des  » dérapages  » comme des mots d’excuse d’avoir fait un faux mouvement, comme si les mots prononcés transformaient l’agresseur (au moins au niveau de la violence symbolique) en  » victime  » d’une  » glissade  » sur lui-même.

On vous rétorquera :  » que voulez-vous, ce n’est là que la faiblesse bien humaine d’un humoriste incompris… « . Quoi qu’il en soit, le tour est joué, comme l’affirmait ironiquement Woody Allen:  » la réussite tient à quatre vingt dix pour cent à sa propre aptitude à se faire remarquer « .

 

Fabrice Fernandez

Pour citer ce billet : Fabrice Fernandez, « Les intellectuels parlent au français: les penseurs, les médias, et la mouvement social », https://fabricefernandez.wordpress.com/tag/les-intellectuels-parlent-aux-francais/