Politiques de lutte contre les drogues : les tentations d’un retour vers l’autoritarisme.

par fabricefernandez

L’AFP signale que 135 parlementaires de droite (UMP, UDF, MPF) hostiles à  » la distribution financée par les contribuables, de kits pour se droguer propre, à des jeunes non toxicomanes « , ont réclamé hier une commission d’enquête sur la politique de lutte contre la toxicomanie. Selon ces élus, l’action  » de certaines associations, subventionnées par l’Etat se révèle incitative  » et ils souhaitent la création d’une commission d’enquête  » consacrée au coût et aux résultats réels de la politique dite de réduction des risques suivie depuis 20 ans en matière de toxicomanie « . Selon eux, si cette politique  » a permis de réduire le nombre d’overdoses et de cas de sida « , elle n’a  » en revanche, eu aucun effet sur la consommation de drogue, en hausse constante  » et  » sous couvert de lutte contre les pratiques à risques (elle) maintient les toxicomanes dans leur dépendance par la mise à disposition de kits et la prescription de drogues de substitution, méthadone, Subutex « . L’agence précise que ces parlementaires tiendront une conférence de presse mercredi prochain à l’Assemblée nationale.

Ces parlementaires parlent de  » drogues de substitution  » et  semblent amalgamer les prescriptions en médecine de ville de produits de substitution et les dispositifs de prévention (bus, boutique, distributeur, etc.) qui permettent l’accès à du matériel stérile.

On imagine les solutions proposées par ces nouveaux entrepreneurs de morales. L’approche autoritaire en matière de lutte contre la toxicomanie suivie et soutenue par l’état durant les années 80 et 90 , faut-il le rappeler fût un échec.

On pense bien sûr au Patriarche, incarné par un personnage souvent représenté comme tenté par la  » manipulation et le pouvoir  » qui a multiplié les succursales financées essentiellement par des dons privés mais dont certaines ont reçu pendant de nombreuses années des aides de l’État.

 

L’administration et des intervenants en toxicomanie plus orthodoxes ne parviendrons pas à fermer cette structure ni même à supprimer l’ensemble des subventions que lui ont été versées. Soutenu par des élus de divers bords, le patriarche compte 28 centres en 1982.

En 1985, un rapport de l’inspection générale des finances va même jusqu’à assumer la violence faite à l’intérieur de ces établissements :  » la drogue crée un état de dépendance telle que seule une force équivalente peut en détacher. Nous considérons pour notre part que dans certains cas, et notamment dans les tout premiers temps de cures, cette force peut consister en l’usage d’une certaine forme de violence, y compris physique… À travers toutes les incertitudes qui touchent à l’activité du patriarche, à ces excès et à ces risques, une chose est certaine : pendant leur séjour dans les centres les pensionnaires ne se droguent pas…  » L’idéal d’abstinence, ce que réclame aujourd’hui nos 135 parlementaires, est donc préservé et ce quitte à employer des formes de violences physiques (consignées dans le rapport Consigny). Malgré les irrégularités dans le domaine financier, les financements publics au patriarche perdureront jusqu’en 1996. 10 ans après, certains ne seraient-ils pas à nouveau tentés par l’autoritarisme en lieu et place de la prévention ?

Le recours à ces communautés de types autoritaires semblent avoir convenu à la justice : certains juges ont durant les années 1980 et 1990 proposé ou imposé l’admission des usagers de drogues dans ces structures soit dans le cadre d’une peine avec sursis et mise à l’épreuve, soit pour une libération conditionnelle

Rappelons le, les séjours au  » patriarche « , furent souvent suivis par une rechute. D’autre part, le mélange des genres (sevrage, travail, autoritarisme) combiné à la complicité des juges et de la justice accentuera la méfiance des usagers envers les propositions de soins soutenues par les institutions publiques. Par analogie avec la prison, les usagers de drogues que j’ai rencontrés concevaient leurs séjours chez le patriarche comme une autre forme d’enfermement (la fouille, la surveillance, le travail).

Vingt ans après que l’association AIDES ai publié dans le quotidien Libération une première brochure de prévention sur le non-partage des seringues et annoncé la mise en place d’un  » groupe toxicomanie « , et alors même qu’aujourd’hui la réussite de la politique de réduction des risques en France est, de l’avis tous les observateurs sérieux, incontestable, certains pensent encore qu’on lutte contre la toxicomanie en luttant contre les dispositifs de réduction des risques. Dans le même ordre d’idée peut être pensent-ils qu’on peut aussi lutter contre l’adultère en interdisant le préservatif.

Pour rappel: (source Sida Info service: http://www.sida-info-service.org/direct/news.php4?id=185), les usagers de drogues représentaient 28% des cas de sida déclarés en 1994, contre 10 % en 2004 et moins de 3 % des nouvelles notifications de séropositivité en 2004. Depuis la mise en œuvre des politiques de réduction des risques, une stabilisation de la consommation de stupéfiants utilisés par voie intraveineuse, notamment l’héroïne, est avérée (stabilisation à 1% des personnes de 18-45 ans ayant expérimenté l’héroïne [chiffres officiels]), ainsi qu’une division par 10 des overdoses en France.

Le communiqué [lire] , signé par Jean-Paul GARRAUD, député de la Gironde, membre de la Commission des Lois, Gisèle GAUTIER, Sénateur de la Loire-Atlantique, Serge LEBIGOT, Président de l’association Parents Contre la Drogue et Bruneau RETAILLEAU, Sénateur de la Vendée se clôt ainsi:

« Le sevrage et la diminution du nombre de toxicomanes doivent redevenir l’objectif. Plutôt que la « réduction des risques », ne serait-il pas temps, dans l’intérêt de la jeunesse, de se tourner vers la « prévention des risques » ? »

On se demande alors: comment ses parlementaires vont-ils s’y prendre pour sevrer les usagers de drogues dépendants sans produits de substitution? Peut être souhaitent-ils remettre les drogués au travail… Mais comment feront-ils face à l’augmentation des contaminations VIH/VHC qui ne manqueront pas de se produire si les dispositifs d’échanges de seringues viennent à disparaître? Difficile de chiffrer le coût humain d’une part et pour le contribuable d’autre part (puisque c’est un des arguments qu’ils avancent) mais il sera sans nul doute élevé. D’autre part penser que la disparition des dispositifs de réduction de risques permettrait de diminuer la consommation de drogues n’est fondée sur rien, aucune étude à ma connaissance ne démontre cela (mais si vous en connaissez une que je ne connais pas, je suis preneur et trés curieux de voir comment des personnes sérieuses s’y sont prises pour le démontrer!).   

La confusion de ces parlementaires qui nous représentent est totale, alors rappelons-le : les politiques de réduction des risques ont été mises en place pour lutter contre le Sida et les hépatites et non pour diminuer la présence de drogues sur le sol français et sa consommation. Quand à  » l’incitation « , je vous réserve une prochaine chronique sur ce thème dont sont friands les conservateurs et entrepreneurs de morales de tout poil…