On doit à l’école de Chicago dés années 20 le développement de la sociologie interactionniste avec un renversement de l’appréhension morale des comportements déviants, jugés " anormaux ". Ces études soulignent que le mode de vie de ces " déviants " est structuré avec des codes, des contraintes, des normes et des valeurs. Introduisant une nouvelle notion , celle de déviance ces recherches s’empressent de souligner son caractère socialement construit. La sociologie de la déviance pose donc comme principe la relativité de la déviance, qui n’existe pas en soi, s’intéressant tout autant à la formation du jugement de déviance qu’aux caractéristiques des ces formes d’activités sociales qualifiées de " déviantes ". Dés lors les recherches peuvent se porter notamment sur les comportements délinquants en rejetant un quelconque caractère innée mais en spécifiant au contraire leur origine dans la socialisation aux mondes de la délinquance. Les comportements déviants nécessitent un mode d’apprentissage, ce qu’à très bien montré Howard Becker avec son étude sur les fumeurs de marijuana et les musiciens de jazz. D’autre part ces activités soumises à des fortes pressions sociales permettent d’obtenir un certaines nombre de bénéfices contrecarrant un statut social dévalorisé. Malgré tout, ces individus " déviants " ne sont pas pour autant en dehors du système même s’il qualifie la société comme étrangère à leur monde et qu’il sont eux-mêmes désignés comme étranger à la société (double sens de " Outsiders "). Ils peuvent avoir conscience d’avoir commis des actes répréhensibles que la morale commune réprouve, morale commune dont il partage bien souvent de nombreux éléments. Dés lors ils mettent en place un certaines nombre de techniques de neutralisation qui permettent de nier leur propre responsabilité en interprétant leurs propres comportements déviants comme le produit de forces extérieures et supérieure au contrôle de leur volonté et en déniant les conséquences néfastes de leurs actes.

La sociologie de la déviance appréhende les comportements comme rationnel relevant parfois d’une sous-culture spécifique ou d’un métier. Elles demeurent quoi qu’il en soit des activités rationnelles.

Avec la notion de stigmate, Erwing Goffman introduit des nuances et des distinctions à la sociologie de la déviance. Il soulève des impensés dans la perspective de Becker : qu’en est-il des tous les individus aux comportements " discréditables " mais qui arrivent à dissimuler ce comportement ou cet attribut de façon à ne pas être discrédité ? Ce n’est qu’à partir du moment où la société désigne des individus comme déviants et qu’elle instaure à leur encontre des mécanismes de contrôle et des formes de prises en charge que ces individus deviennent déviants. Le stigmate selon Goffman désigne moins un attribut qu’une relation entre " stigmatisés et " normaux ". Le processus de stigmatisation est donc le produit d’une discordance entre les attentes normatives associées à l’identité sociale d’un individu et son identité réelle (sa réalité physique et morale). Goffman souligne donc l’importance des normes et plus particulièrement des normes identitaires. En discréditant un comportement, on valorise implicitement le comportement opposé. L’analyse du jeu qui se met en place s’intéresse donc tout autant aux réactions sociales que le stigmate suscite qu’aux efforts du stigmatisé pour y échapper ou pour dissimuler cet attribut.

Dés lors, des stratégies différentielles de gestions de l’information se mettent en place selon que l’on est stigmatisable ou stigmatisée, stratégies qui en retour façonnent notre personnalité en introduisant une discontinuité entre notre identité privée et notre identité sociale.

Les individus ne deviennent donc " déviants " qu’à partir du moment où la société les désigne comme tels et en particulier, les institutions qui les prennent en charge et s’efforcent de les contrôler. Rarement abordé frontalement, le rapprochement entre la sociologie de la santé et la sociologie de la déviance mérite dans ce cadre une attention particulière notamment vis à vis des institutions médicales ou préventives amené à gérer des populations déviantes qui composent la nouvelle question sociale (personnes toxicomanes, " errantes ", prostituées, détenues…). Esquissée directement ou indirectement dans les travaux de sociologie de la santé et de la santé mentale, la déviance reste dans de nombreux travaux francophones peu analysé. Or le questionnement critique et les apports de la sociologie de la déviance permettent une réévaluation des catégories analytiques habituellement utilisées en sociologie de la santé. D’autre part, certaines hypothèses mobilisées pour analyser les comportements déviants méritent un questionnement approfondi par la sociologie de la santé (le comportements déviants comme mode de vie " choisi " ou comme actualisation d’une prédisposition spécifique, etc.). La question prend dans le contexte français un relief tout particulier avec la préparation du plan de prévention de la délinquance (prônant notamment une détection très précoce des " troubles comportementaux " chez l’enfant, censés annoncer un parcours vers la délinquance) et la récente expertise de l’INSERM, qui préconise le dépistage du "trouble des conduites " chez l’enfant. C’est ainsi que réapparaît ça et là dans ce contexte la thèse de la médicalisation de la déviance qui fût pourtant l’objet d’une intense littérature critique.

3 Responses to “A. De la déviance à la santé”

  1. fabricefernandez Says:

    En ouvrant ce blog, il y a plus d’un an maintenant je ne me doutais pas que la médicalisation de la déviance allait devenir un thème de la campagne électorale… Le suicide inscrit dans les gènes? Le pauvre Emile Durkheim doit bien se retourner dans sa tombe. Les pédophiles? Les toxicomanes? Les cancéreux? Il y aurait un “terrain”, de l’nné? Etant donné que rien de “déviant” n’est “normal”, un certain candidat peut tout inscrire dans les gènes, mélant dans un joli fourre tout : le cancer, le suicide et la pédophilie. Et ce que la nature a crée d’anormal seule la médecine peut le modifier. Et ce que la médecine ne peut modifier, seule le contrôle social peut le gérer!

  2. Ben.P Says:

    Je suis tombé ici en cliquant sur Next. C’est vraiment le type de blogue que j’aime lire ! T’es maintenant dans ma blogroll ! Au plaisir de te lire régulièrement.

  3. entropik Says:

    très instructif…merci d’amener un peu “d’esprit” et d’intelligence dans cette nauséeuse campagne politique …merci !

Leave a Reply