Gottfried Mergner, Social Limits to Learning. Essays on the Archeology of Domination, Resistance, and Experience

Ed. with an introduction by Marcel van der Linden. New York-Oxford, Berghahn Books, 2005, 160 p., notes bibliogr., index.

Pourquoi les individus acceptent-ils ou refusent-ils les structures de domination ? Pourquoi essaient-ils parfois de s’en émanciper pour, d’autres fois, donner leur consentement à de nouvelles formes de contrôle et de contrainte ? Quels rôles peuvent tenir la culture, le sentiment identitaire, la peur de l’autre ou le processus d’apprentissage des connaissances, au sein de ces positionnements ? Une grande partie de la carrière du philosophe et historien allemand Gottfried Mergner, que les lecteurs non germanophones vont enfin pouvoir découvrir avec Social Limits to Learning, fut consacrée à essayer de répondre à ces questions. Marcel Van der Linden qui signe le premier chapitre d’introduction biographique et théorique de l’œuvre de Mergner présente ici, à titre posthume1, dix essais du philosophe, eux-mêmes souvent extraits d’ouvrages collectifs publiés originellement en langue allemande, entre 1988 et 1999. En premier lieu, on est tout d’abord surpris par le décalage entre la profondeur des réflexions de Mergner et la méconnaissance de ses écrits, en France tout du moins. La publication de cet ouvrage vient donc combler, certes tardivement, cette lacune. Si ce recueil aborde, sous différents angles, les modes, abstraits ou plus critiques, d’organisation de l’expérience des individus, c’est l’apparente hétérogénéité des thèmes étudiés qui nous questionne ensuite. Le livre traite successivement de l’héritage du colonialisme allemand (chap. III et IV), du concept de guerre totale dans l’histoire des mentalités (chap. VI), du racisme et de la xénophobie en Europe (chap. VIII et IX), des modes de solidarités (chap. X), du rapport à la mort dans la social-démocratie (chap. V), du changement social (chap. VII) pour mettre en valeur plus spécifiquement la théorie des limites sociales de l’apprentissage aux chapitres II et XI. Centrés sur la société allemande, on pourra regretter que ces essais fassent peu référence aux recherches francophones ou anglo-saxonnes d’anthropologie politique, de sociologie de la déviance ou de la domination. Au-delà, c’est la perspective générale de l’auteur qu’il est parfois difficile de saisir dans toutes ses nuances en l’absence de la publication et de la traduction de son grand œuvre, pierre angulaire de ses travaux initialement écrits avec Richard Pippert2.

 

 

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Malgré tout, l’ouvrage donne à voir une perspective analytique stimulante. Traditionnellement, les modes d’apprentissage des savoirs étaient rapportés à la socialisation primaire, ils ont ainsi donné lieu à une intense littérature aussi bien en sciences sociales qu’en science de l’éducation ou en histoire. Mais, comme le souligne Van der Linden, on connaît peu de chose concernant les processus d’apprentissage en dehors des socialisations primaire et secondaire alors qu’ils sont essentiels à la compréhension des formes de transformations sociales. S’appuyant sur une approche historique, des études de cas et des réflexions philosophiques et sur une vision critique de la société de consommation, les analyses de Mergner ouvrent un vaste champ de recherche à partir de sa théorie des limites sociales de l’apprentissage.

Selon lui, si dès leur plus jeune âge, les enfants sont perméables à n’importe quelle culture, le processus de socialisation consiste avant tout à incorporer une certaine identité d’une culture spécifique, culture dont l’ordre de réalité sélective est basé en partie sur l’exclusion et la coercition (p. 141). Ainsi, c’est dans la socialisation même que se définit la ligne qui sépare les natifs des étrangers, les normaux des déviants, les établis des outsiders. Chacun apprend ensuite à négocier avec ses « déviants » et ses « étrangers ». Très tôt nous apprenons que ceux qui sont catégorisés, « étiquetés » écrirait Howard Becker3, comme inutiles au monde, peu performants ou improductifs, tous ceux qui composent la question sociale, n’ont pas de véritables droits. En tant qu’adultes nous allons propager cette vision du monde, la transformant en rationalité valide et générale (p. 125).

Cependant, Mergner précise que les cultures des pays capitalistes européens constituent un cadre où la peur de l’étranger prend un sens bien spécifique. Dans une société de consommation où le produit et le pouvoir du travail humain sont accommodés au marché, où la vie sociale, le marché du travail et les institutions éducatives sont fondés sur la compétition, les individus font sans cesse l’expérience d’une limitation de leur « moi » ou ego. En conséquence, ils cherchent sans cesse à s’affirmer et à se démarquer, mais se retrouvent en fin de compte isolés, entourés de leurs propres barrières au sein d’une culture que Marcel Van der Linden qualifie de « névrosée » (p. 11).

 

 

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À travers le processus de civilisation des mœurs nous avons appris à autocontrôler nos pulsions « malignes » et nos émotions « trompeuses »4, pour mieux les rejeter et les projeter sur les « Autres ». Mais dans cette forme de haine pour ce qui est étranger, c’est aussi la haine de nous-mêmes que nous avons intériorisée (p. 128). En rétrogradant, déclassant, dévalorisant les « Autres », nous nous débattons contre nos propres défaites, nos faiblesses, notre manque de non-conformisme, comme pour mieux entraîner hors de nous une solitude profonde et un sens de l’infériorité qui sont les contreparties de notre insertion dans la société de consommation (ibid.).

Les dispositions ambivalentes envers les autres ont aussi une dimension collective. L’isolement social résultant du processus d’individualisation donne naissance à une quête pour retrouver la sécurité d’une communauté imaginaire ou idéalisée autour d’une « race », d’une « religion », d’une « culture ». La recherche d’un sentiment identitaire et d’une solidarité communautaire n’est que l’autre facette de l’individualisation moderne, de la solitude, de l’isolement et de l’insécurité culturelle (p. 11).

Comment dès lors les individus peuvent-ils résister ? Quelles capacités leur restent-ils pour prendre leur histoire en main ? Apprendre, pour notre auteur, c’est tout d’abord essayer de transcender les limites de l’apprentissage, en allant au-delà de nos barrières personnelles, c’est essayer de dépasser les frontières intériorisées au fil de nos socialisations. Sa théorie conceptualise l’apprentissage comme un processus conscient de transformation permettant d’influencer notre propre réalité historique (p. 28). Dans ce cadre, on ne peut comprendre les « Autres » sans un travail conscientisé de remémorations des blessures, des déformations et des expériences violentes que nous avons endurées pendant l’enfance au sein de notre propre société (p. 127).

Plus que s’autopréserver ou résister, apprendre c’est apprendre à dépasser, reformuler et reconstruire pour finalement tenter de vaincre nos peurs les plus profondément enracinées : celles de l’autre en nous et finalement peur de nous-mêmes.

Notes

1 Gottfried Mergner est décédé le 6 juin 1999, il venait d’avoir 59 ans.

2 Ce dernier, disparu prématurément fut le premier instigateur des recherches sur les limites sociales de l’apprentissage. Il écrira avec Gottfried Mergner un ouvrage non publié, intitulé Erziehungsstrategien und Lernperspektiven : Einführung in die Sozialgeschichte der Erziehung. [= Stratégies éducatives et perspectives de l’apprentissage : introduction à l’histoire sociale de l’éducation.]

3 Howard S. Becker, Outsiders : études de sociologie de la déviance, Paris, Métailié, 1985 [1963].

4 Voir Norbert Elias, La Dynamique de l’Occident, Paris, Calmann-Lévy, 1976, ainsi que La Civilisation des mœurs, Paris, Calmann-Lévy, 1973.

Pour citer cette recension

Fabrice Fernandez, Gottfried Mergner, Social Limits to Learning. Essays on the Archeology of Domination, Resistance, and Experience. Ed. with an introduction by Marcel van der Linden. New York-Oxford, Berghahn Books, 2005, 160 p., notes bibliogr., index., L’Homme, Revue française d’Anthropologie, n°182, 2007
http://lhomme.revues.org/document4258.html

Fabrice Fernandez Laboratoire Cirus-Cers, CNRS–Université Toulouse-II, Toulouse-Le Mirail.
fabricefernandez@yahoo.fr

Granovetter en ligne

mai 12, 2007

Quelques articles de Mark Granovetter sont disponible en ligne. Mark Granovetter  est professeur au Département de Sociologie de Stanford University. Il a été nommé en Californie après avoir occupé des fonctions d’enseignement et de recherche à Northwestern (1992-1995), State University of New York (1977-1992), Harvard University (1973-1977). Les recherches de Mark Granovetter se situent aux confluents de la sociologie et de l’économie. Il a proposé l’une des théories les plus remarquées de la sociologie moderne connue sous le nom de The strength of weak ties, il a ensuite développé le concept d’embeddedness. Ses nombreuses publications font référence, parmi elles, The Strength of Weak Ties (1973), Economic Action and Social Structure: The Problem of Embeddedness (1985), Coase Revisited: Business Groups in the Modern Economy (1995), Getting a Job: A Study of Contacts and Careers (2ème édition, 1995), The Sociology of Economic Life (avec Richard Swedberg, 2ème édition, 2001).

Mark Granovetter est, depuis 1986, l’éditeur de la collection Structural Analysis in the Social Sciences de Cambridge University Press. Il participe, ou a participé, aux comités éditoriaux de nombreuses revues telles que Journal of Consumer Culture, American Sociological Review, Administrative Science Quarterly, Rationality and Society. Il est membre de diverses associations : American Sociological Association, American Economic Association, de l’International Network for Social Network Analysis (INSNA), European Association for Evolutionary Political Economy.

 

Selected Publications

 

1973. “The Strength of Weak Ties.” American Journal of Sociology, 78 (May): 1360-1380.

 

1978. “Threshold Models of Collective Behavior.” American Journal of Sociology, 83 (May): 1420-1443.

 

1979  “The Idea of ‘Advancement’ in Theories of Social Evolution and Development.”  American Journal of Sociology, 85 (November):489-515.

 

1985. “Economic Action and Social Structure: The Problem of Embeddedness.” American Journal of Sociology, 91(November): 481-510.

 

1988. “Inequality and Labor Processes” (With Charles Tilly). In Neil Smelser, ed., Handbook of Sociology, pp. 175-221. Newbury Park, CA: Sage Publications.

 

1988 “Threshold Models of Diversity: Chinese Restaurants, Residential Segregation and the Spiral of Silence.” (With Roland Soong). In Clifford Clogg, ed., Sociological Methodology , pp. 69-104.

 

1990 “The Myth of Social Network Analysis as a Special Method in the Social Sciences”.  In Connections 13(2): 13-16.

 

1995. “Coase Revisited: Business Groups in the Modern Economy”. Industrial and Corporate Change 4(1): 93-130.

 

1995. Getting a Job: A Study of Contacts and Careers, 2nd Edition (with a new Preface and a new chapter updating research and theory since the 1974 edition). University of Chicago Press (paperback).

 

1998. “The Making of an Industry: Electricity in the United States”. With Patrick McGuire. Pp. 147-173, in Michel Callon, editor, The Laws of The Markets, Oxford: Blackwell.

 

2000. “Social Networks in Silicon Valley”. With Emilio Castilla, Hokyu Hwang and Ellen Granovetter. Pp. 218-247 in Chong-Moon Lee, William F. Miller, Marguerite Gong Hancock, and Henry S. Rowen, editors, The Silicon Valley Edge. Stanford: Stanford University Press.

 

2001. The Sociology of Economic Life, 2nd edition, edited with Richard Swedberg. Boulder, CO: Westview Press.

 

2002. “A Theoretical Agenda for Economic Sociology”. Pp. 35-59 in Mauro Guillen, Randall Collins, Paula England and Marshall Meyer, editors. The New Economic Sociology: Developments in an Emerging Field. New York: Russell Sage Foundation.

 

2003. “Ignorance, Knowledge and Outcomes in a Small World”. Science 301 (8 August, 2003):  773-774. (Perspective on Dodds, Muhammad and Watts’ “An Experimental Study of Search in Global Social Networks”, Science,  same issue. )

 

2005. “Business Groups and Social Organization”. Pp. 429-450 in Neil Smelser and Richard Swedberg, editors, Handbook of Economic Sociology, Second Edition. Princeton University Press and Russell Sage Foundation.

 

2005. The Impact of Social Structure on Economic Outcomes”. Journal of Economic Perspectives, 19(1 ) (Winter): 33-50.

 

2005. “Electric Charges: The Social Construction of Rate Systems”. With Valery Yakubovich and Patrick McGuire. Theory and Society 34 (5-6): 579-612.

 2006. “The Social Construction of Corruption”. Forthcoming in Richard Swedberg and Victor Nee, The Norms, Beliefs and Institutions of Capitalism.

Un article du Monde Diplomatique de mai 2007 que je vous conseille vivement 

Prévention de la délinquance, façon Sarkozy

La discipline s’impose dès le berceau 

Enjeu majeur du débat politique français depuis 2002, la délinquance juvénile est l’otage de tous les discours. Ceux-ci sont en passe de se transformer radicalement, sous l’impulsion d’un nouveau courant de pensée. De rapports en expériences de terrain, les « comportementalistes » — au premier rang desquels le candidat à la présidence de la République Nicolas Sarkozy — envisagent les conduites à risques comme un problème de santé publique, décelable dès le plus jeune âge par l’application d’un certain nombre de critères. La réponse à la délinquance résiderait ainsi dans la détection précoce et individuelle des risques de déviance. Les causes de la violence ne seraient dès lors plus à rechercher du côté du système social, mais dans les faiblesses et limitations des enfants et de leur famille.

 Par Hacène Belmessous

Exil et migrations

mai 4, 2007

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Festival de films documentaires,
expos photo, spectacles et concerts autour de l’exil
et des migrations 


Du 31 mai au 3 juin aux Voûtes

19, rue des Frigos
75013 PARIS


Métro : bibliothèque François Mitterrand
Entrée gratuite Bar et restauration sur place – jardin en plein air

Quatre jours de rencontres et de débats

>> Télecharge Programme  Détails et présentation des yeux dans le monde sur www.lesyeuxdanslemonde.org

  

Jeudi 31 mai Soirée d’ouverture  17h00 Vernissage expos 20h00 Diaporama photo / son “Kingsley, carnet de route d’un immigrant clandestin” Olivier Jobard 21h00 Ma vie est mon vidéo clip préféré Show Chun Lee 22h30 Cocktail et rencontres  

Vendredi 1er juin  17h00 Accueil / visites expos 19h00 Un autre jour sur la plage Jérémy Gravayat 19h30 Ma vie dans une valise Sylvia Calle 21h00 De l’autre côté Chantal Akerman 22h30 Bar / rencontres  

Samedi 2 juin  14h30 On n’est pas des marques de vélo Jean-Pierre Thorn 17h00 Votre voisin n’a pas de papiers (Théâtre ) Compagnie EVA 20h00 Lettre au roi Frédérique Devillez 20h30 Bled number one Rabah Ameur-Zaimeche 22h30 Concert / Bar / rencontres  

Dimanche 3 juin  14h30 Site 2, aux abords des frontières Rithy Panh 17h00 Stella Vanina Vignal 19h00 Krik Krak, mimi aux fils des contes Elsa Rossignol et Julien Segura 19h30 Spectacle de contes (conteuse haïtienne) 20h30 Cantine et rencontres avec les artistes  

Les yeux dans le monde collectif de photographes et cinéastes documentaristes. www.lesyeuxdanslemonde.org  contact : 06 81 86 01 32 (Manon Ott) ou 06 37 15 72 12 (Antonia Achache)

Editorial

La récente campagne pour les élections présidentielles et législatives en France fut à nouveau l’occasion d’une instrumentalisation de la question de l’immigration, souvent réduite à un “problème”, auquel voudraient répondre des logiques tout aussi simplistes, voire dangereuses.C’est dans ce contexte que s’ouvre la 2ème édition du festival itinErrance, autour des thèmes de l’exil et des migrations. Des thèmes qui, précisément, interdisent toute approche limitée par des programmes politiques à court terme, sous peine d’un appauvrissement considérable de la réflexion. Le phénomène de migration est une constante historique ainsi qu’une dynamique. Être un homo caminans* est une des caractéristiques fondamentales de l’ homo sapiens. Il s’agit donc bien là d’un aller-retour sur nous tous, indispensable : nos racines sont en mouvement, notre sédentarité est provisoire.Au travers des documentaires et expositions proposées, nous voulons essayer de porter un regard différent sur cette question trop souvent traitée à coup de slogans et de clichés et tenter de rendre compte de la complexité, de la richesse, de la violence parfois, de cet itinéraire humain qu’est la migration. Voyage chaotique vers un ailleurs idéalisé, dure réalité d’un eldorado qui ferme ses portes, quête d’une identité tiraillée par la distance.Retour forcé, retour désiré, aller sans retour.Kingsley, Stella, ou Ren sont quelques-uns des visages de cet exil.Pour incarner cette diversité nous avons choisi de multiplier les supports et de privilégier la rencontre et le débat. Documentaires, pièce de théâtre, expositions de photos ou de dessins, installations sonores, spectacle de contes, concert et débats… Par cette sélection éclectique, nous espérons donner à voir – à entendre, à rencontrer – les vies et les hommes derrière les images et les mots.L’association Les Yeux dans le Monde vous souhaite 4 jours d’ « errance » riche d’expériences. 

[* : l'expression est de l'anthropologue québécois Gilles Bibeau. Voir entre autre un enregistrement de sa conférence "Homo caminans. De la dispersion lente et continue des populations humaines" sur le site ;
http://cdim.cerium.ca/article1603.html