Gouverner et communiquer
Pour celles et ceux qui ne l’auraient pas lu, le comité de vigilance face aux usages publics de l’histoire a mis en ligne voilà quelques temps un article de Gérard Noiriel l’auteur entre autres de : Le creuset français. Histoire de l’immigration (XIXe-XXe siècle), article qui décortique les usages de l’histoire dans le discours politique du candidat UMP à la présidentielle.
Je vous en livre un extrait :
« Dans le passage consacré à l’anti-repentance, on constate aussi que le candidat UMP a forgé un nouveau « concept », inconnu jusqu’ici des historiens, celui de « communautarisme historique ». Je doute qu’il laisse sa marque dans l’histoire de la pensée, mais ce n’était pas le but visé par son auteur. Il s’agissait de marquer l’opinion, en utilisant des formules choc. Il faut se souvenir, en effet, que dans un monde dominé par les sondages, ce ne sont pas les arguments rationnels qui comptent, mais les formules permettant de conforter le sens commun en jouant sur des réflexes et des associations d’idées. La mise en équivalence entre gauche et communautarisme se fait ici grâce à toute une série d’amalgames dont la fonction principale est d’imposer l’idée que la gauche représente l’anti-France. Ce type de rhétorique n’est pas vraiment nouveau, lui non plus. A partir du moment où l’un des deux camps du champ politique se présente comme le représentant de la France toute entière, par définition le camp adverse doit être assimilé à l’anti-France. Dans le langage polémique actuel, les ennemis de la République et de la France, ce sont les « communautaristes». Ce terme ne désigne plus rien de précis et fonctionne comme une insulte ou un stigmate très efficace pour discréditer des concurrents. Le simple fait de rappeler que la politique est toujours un enjeu de luttes, qu’elle est fondée sur des rapports de force ; le simple fait de rattacher un programme politique à la tradition de pensée dont il est issu, peut donc désormais être vu comme un délit de « communautarisme historique ».En utilisant ce type d’anathème pour discréditer ses adversaires politiques, le candidat de l’UMP persiste dans la même rhétorique que celle qu’il avait déjà mobilisée lors des violences de novembre 2005. Parler de « communautarisme historique » pour disqualifier ceux qui défendent la posture de la repentance, c’est la même chose que dénoncer la « racaille » dans les conflits sociaux. C’est utiliser des références propres à un domaine, pour les plaquer sur un autre. Dans les deux cas, il s’agit de criminaliser des points de vue concurrents pour mieux les discréditer. » Lire la suite .
A l’image de ce collectif d’historien, il me plait à penser que la mise en place d’un comité de vigilance face aux usages publics, politiques et journalistiques des sciences sociales est possible et souhaitable. La sociologie, si elle n’est pas ouvertement décriée comme partisane par certains candidats (« Quand on essaye d’expliquer l’inexplicable, on commence à excuser l’inexcusable »), est ramenée aux sondages d’opinions, à des typologies floues et creuses (exemple « les bobos », « les droit de l’hommistes », les « racailles », etc.). Elle est parfois rétrécie à « la pensée à vitesse accélérée », comme l’écrirait Pierre Bourdieu, des intellectuels médiatiques, plus ou moins philosophes ou journalistes devenant des « experts » en sciences sociales jouant avec le feu des évènements parfois sans nuance (mais « qui font honneur à l’intelligence française » diront certains).Le rapprochement entre gouverner et communiquer invite plus que jamais la sociologie à une analyse du langage et du pouvoir symbolique de tous les producteurs de discours (politiques, journalistiques, « intellectuels »). Le pouvoir symbolique, écrit Jacques Bouveresse « c’est d’abord le pouvoir d’amener les dominés à percevoir et à décrire les choses comme ceux qui occupent des positions dominantes ont intérêt à ce qu’ils les voient et les décrivent ». Ce qu’ils décrivent n’est pas la réalité mais une représentation de la réalité. La question est alors de savoir quels sont les intérêts particuliers qui produisent cette représentation et quelle en est la finalité.
Je suis partisan de “la mise en place d’un comité de vigilance face aux usages publics, politiques et journalistiques des sciences sociales”. Mais un “collectif de sociologues” peut-il se constituer sur le même modèle que les historiens? Il faut une sacrée réflexivité collective! Et puis, comment juger entre le bon sociologue médiatique et le mauvais (ou tout simplement entre le bon sociologue et le mauvais sociologue ; le sociologue et le non sociologue). Et puis, qui te dis qu’un sociologue critique est toujours un bon sociologue ? Il y a des critères évidemment. Mais il faut en discuter collectivement, mais où? Je me souviens, lors de l’affaire Teissier, que des réunions sur ces questions étaient très pertinentes (et le texte de B.Lahire sur cette thèse de sociologie qui ne reposait pas sur le métier de sociologue). Compte tenu de la situation, chaque sociologue doit pouvoir veiller à l’usage que l’on fait de son travail (ou des “références” de son domaine de recherche) et se prononcer publiquement sur le sens à donner à ses résultats. Mais ces résultats peuvent toujours faire l’objet d’une contestation. Un ouvrage récent de Borofsky sur la controverse autour des Yanomani éclaire bien le problème (un anthropologue contesté par un journaliste)… L’AAA a surtout tenté de Protéger l’image publique de l’anthropologie et démontré l’absence total de réflexivité collective… sur l’éthique et la politique de la discipline… Bon, je vais vite, mais la question que tu soulève est complexe et sensible…
Samuel Lézé
mars 2, 2007 à 3:15
Oui, complexe et sensible. Je ne crois pas trop me tromper en disant que, et mes quelques amis historiens rectifieront si je me trompe, la réflexivité collective ne me semble pas plus simple chez les historiens que chez les sociologues. Le problème du bon et du mauvais sociologue ramène à la division et ne me semble pas féconde. Il y a des sociologues diplômés, qui ont passé des années sur un doctorat, des intellectuels spécifiques si tu veux, qui ont une légitimité académique dans leurs champs de recherche. Le reste n’est pas de la sociologie, c’est du bavardage, des essais, du journalisme tout ce que tu veux mais pas de la sociologie. Ensuite la question de qui, parmi les sociologues, fait de la bonne ou de la mauvaise sociologie constitue un débat interne comme dans toutes disciplines sur les méthodes et la rigueur de l’analyse. Je ne pense pas qu’on doive systématiquement renvoyer cela sur des questions d’éthique et de politique de la discipline. Soit on admet que les sciences sociales ont des outils sérieux pour saisir la réalité sociale (avec comme dans toute discipline des marges d’appréciations) que l’on possède des moyens de vérifier des analyses (même si cela reste difficile sur une réalité mouvante…) et surtout de vérifier comment sont mobilisées les notions appliquées à la réalité et leurs sens; ou bien on se résigne à tous placer sur la même échelle, en ce cas, la “mauvaise sociologie” sera toujours la plus discrète, celle qui ne saura se faire entendre dans le brouhaha médiatique…
La contestation est saine, l’important n’est-ce pas au fond de faire entendre une autre musique…
fabricefernandez
mars 2, 2007 à 4:30
Alors, en avant la musique !
Tiens justement, depuis peu de temps, j’aime bien la musique qui provient de deux nouveaux blogs :
Le premier, celui de Jean-Luis fabiani (le piéton de Berlin, petits exercices d’anthropologie ludique) qui précise que l’un de ses objectifs est d’ “offrir à l’oeil sociologique, pour citer la formule d’Everett Hugues, l’occasion d’un exercice ordinaire de l’observation libéré des contraintes de la mise en forme académique” (http://fabiani.blog.lemonde.fr/2006/07/page/2/). Le dernier post fait écho à notre discussion…
Le second, celui de Cyril Lemieux (Prises de parti journalistique. Les médias au coeur de la présidentielle) qui prône un détour sociologique pour “rapprocher, tout en ne les confondant pas, les analyses qu’il m’a été donné de mener au sujet du travail journalistique tel qu’il s’exerce aujourd’hui en France et à l’étranger, et une réflexion sur ce qu’il est possible de faire pour tenter d’améliorer dans notre pays le respect que doivent les journalistes à leur morale professionnelle.” (http://medias.blog.lemonde.fr/a-propos/).
Bon, je retourne tu sais où pour achever le texte que j’aurais dû terminer hier soir…
Samuel Lézé
mars 2, 2007 à 5:13