Des troubles comportementaux à la délinquance
décembre 16, 2006
Un communiqué de presse qui concerne le rapport de l’Inserm sur les troubles de conduites chez l’enfant et l’adolescent et les tentations de médicalisation du “ mal être ” social.

Communiqué de presse du 11 décembre 2006
“Pas de 0 de conduite pour les enfants de 3 ans” Le débat scientifique et de société a porté ses fruits
L’Inserm vient d’annoncer une refonte de ses méthodes d’expertises dans le domaine de la santé psychique. Le débat scientifique et de société impulsé par “Pas de 0 de conduite pour les enfants de 3 ans” a donc porté ses fruits.
Face à l’ampleur du mouvement, le ministre de la santé avait chargé l’INSERM d’organiser un colloque. Celui-ci, intitulé ” Trouble des conduites : de la clinique à la recherche “, s’est tenu le 14 novembre dernier à Paris.
L’Inserm y a fait son “mea culpa”.
Dans sa conclusion, le porte parole de l’Inserm a annoncé que les méthodes de travail des expertises Inserm dans le domaine psychique seront revues. Il y aura, notamment, prise en compte de la diversité des approches épistémologiques et pratiques, comme de l’expérience des acteurs de terrain et de l’apport des sciences humaines et sociales concernées par les problématiques considérées. “La multidisciplinarité est une condition d’une démarche éthique et scientifique”, a considéré Jean-Claude Ameisen, président du comité d’éthique de l’Inserm. Jean Marie Danion, professeur de psychiatrie à Strasbourg, directeur de l’unité Inserm 666 et porte parole de l’Institut précise :
“Désormais lorsqu’une expertise aura de fortes implications sociétales, comme celle-là, nous demanderons aux professionnels de terrain de nous faire des propositions sur les noms d’experts à consulter. Puis, à l’issue de ce travail, mais avant sa publication, nos interlocuteurs y auront à nouveau accès, afin de ne pas donner l’impression d’un texte détenteur d’une réalité intangible. Il nous faut également rejeter toute approche sécuritaire, en étant d’une vigilance sans faille vis-à-vis des risques de récupération politique”.
Il aura fallu un an de travail et d’action du collectif “Pas de 0 de conduite pour les enfants de 3 ans” pour aboutir à cette prise de conscience.
Fin 2005, l’Inserm publiait une expertise sur le ” trouble des conduites chez l’enfant et l’adolescent “. Elle établissait une corrélation abusive entre des difficultés psychiques de l’enfant et une évolution vers la délinquance. Elle préconisait le dépistage de ce qui était appelé ” trouble des conduites ” chez l’enfant dès le plus jeune âge.
Au même moment, un plan gouvernemental de prévention de la délinquance apparaissait. Il prônait notamment une détection très précoce des ” troubles comportementaux ” chez l’enfant, censés annoncer un parcours vers la délinquance.
Janvier 2006, l’appel ” Pas de conduite pour les enfants de trois ans ” était lancé. Il s’élevait contre les risques de dérives des pratiques de soins, notamment psychiques, vers des fins normatives et de contrôle social. Il refusait la médicalisation ou la psychiatrisation de toute manifestation de mal-être social. Il engageait à préserver, dans les pratiques professionnelles et sociales, la pluralité des approches dans les domaines médical, psychologique, social, éducatif… vis-à-vis des difficultés des enfants en prenant en compte la singularité de chacun au sein de son environnement. Il appelait à un débat démocratique sur la prévention, la protection et les soins prodigués aux enfants.
L’appel était très vite porté par près de 200 000 signataires. Le débat scientifique et de société prenait alors une ampleur sans précédent, témoignant massivement d’un double refus :
- refus d’une prévention prédictive, du déterminisme et du conditionnement : à trois ans, tout n’est pas joué ;
- refus de voir la politique de sécurité s’emparer, à travers un projet de loi sur la prévention de la délinquance, des domaines qui relèvent de la politique de santé, notamment de ce qui a trait au dépistage précoce dans la sphère psychique.
Juin 2006, “Pas de 0 de conduite” publie son premier ouvrage et organise un débat national poursuivant la critique du rapport Inserm et dénonçant sa récupération politique(1).Le gouvernement annonce alors le retrait de l’article sur le dépistage précoce du projet de loi prévention de la délinquance et renonce à l’idée d’un carnet de comportement dès la maternelle. Le dépistage précoce d’un trouble psychique chez les touts petits est déconnecté de la législation sur la délinquance.Dans le même temps, la validité scientifique de l’expertise de l’Inserm est de plus en plus contestée par l’immense majorité des professionnels concernés, par de très nombreux chercheurs et par de larges secteurs de l’opinion publique et des familles. Notamment, la pertinence de la notion même de “trouble des conduites”.
Lors du colloque Inserm du 14 novembre 2006, devant le ministre de la santé et le directeur de l’Inserm, c’est quasiment à une contre-expertise collective sur la question du dépistage des troubles des conduites de l’enfant que se sont livrés tous les grands noms de la pédopsychiatrie française, et des pédiatres, psychologues, sociologues, épidémiologistes… (cf. le programme et la liste des intervenants du colloque sur le site de Pasde0deconduite). Xavier Bertrand, ministre de la santé, a déclaré : “C’est la souffrance de l’enfant qu’il faut s’attacher à traiter”. Il a plaidé pour un dépistage précoce, mais estimé que “toute association systématique entre troubles du comportement et délinquance est infondée”. Regroupant les professionnels de la pédopsychiatrie, de la psychologie, de la santé et de la petite enfance, des chercheurs et des familles, ce colloque a dégagé un rejet quasi unanime à l’égard des préconisations de dépistage précoce de la délinquance, d’un dépistage centré sur les seuls symptômes visibles, d’un contrôle des familles et d’une approche sécuritaire des difficultés de santé. Tous les professionnels se sont accordés sur la nécessité d’une prévention globale des troubles, dans le respect de l’humanité et de la singularité de l’enfant comme de sa famille. Ils ont mis en valeur la notion d’accompagnement.
Aujourd’hui, un demi-million d’enfants sont suivis en psychiatrie publique, autant en CMPP (consultation médico-psycho-pédagogique) et en libéral. Mais tous s’accordent pour déplorer les listes d’attente interminables et le manque de moyens pour démarrer une prise en charge, une fois les premiers troubles détectés.
Ainsi, en moins d’un an, toutes les énergies mobilisées autour de Pasde0deconduite auront permis d’obtenir un double succès, sur le plan des enjeux scientifiques et de société, mais aussi sur celui des pratiques professionnelles de prévention dans le champ de la santé et de la petite enfance.
Les près de 200 000 signataires de l’appel Pasde0deconduite restent mobilisés, à l’heure où les fondements du secret professionnel, gage de l’efficacité et de l’éthique des pratiques de prévention, sont remis en cause par le projet de loi de prévention de la délinquance. Son article 5 prévoit toujours une mesure de levée obligatoire du secret professionnel dans le cas de personnes ” présentant des difficultés sociales, éducatives ou matérielles ” au profit du maire de la commune.
Le collectif Pasde0deconduite saura dénoncer les initiatives de fichage d’enfants en difficulté, dont la presse s’est fait l’écho, et qui pervertissent les pratiques de prévention.
Il saura aussi rester vigilant sur les contenus et l’éthique des productions scientifiques et des rapports officiels dans le domaine de la santé psychique de l’enfant et de la prévention.
Le deuxième ouvrage collectif de Pasde0deconduite vient de paraître, il rend compte de l’ensemble de ces enjeux, présentés lors du colloque que le collectif a organisé le 17 juin 2006(2).
Nous avons bien avancé, mais l’action et la vigilance sont de mise :
d’autres rapports, d’autres lois concernant nos enfants sont en cours…
- “pas de 0 de conduite pour les enfants de 3 ans” édité chez Erès en juin 2006
- Actes du colloque pasde0deconduite du 17/06/2006, disponibles auprès de la Société française de santé publique
décembre 22, 2006 at 9:10
ouais, enfin bon… Mucchielli (un vil sécuritaire, comme chacun sait) avait produit un rapport sur la question “famille et délinquance”. Il avait lui aussi observé qu’une masse de travaux aboutissaient à des résultats pas très différents de ceux de l’inserm.
mais quant tout ça est fini, ils redeviendront aussi réac que d’habitude, invoquant la mauvaise éducation, l’absence du père, j’en passe et des meilleures.
Les critiques que j’ai entendu (je précise que je n’ai pas vu la conférence) étaient quand même assez faibles. Ca tournait autour de “nous ne pouvons pas avoir tort, donc ces résultats sont faux, ils sont mal fait”. Quand on sait la différence de qualité, notamment dans la méthodologie, entre les travaux canadiens et les travaux français d’habitude, ça me faisait un peu rigoler…
ainsi, lors du colloque de l’AFS, une intervention sur le sujet a consisté à lire le rapport de l’inserm sans autre commentaires ou analyses que des rires moqueurs et des silences pour laisser le temps à la salle d’exprimer sa connivence idéologique. On est tombé bien bas… Dans libé, on a eu droit à un argument effrayant: un intervenant du colloque “pas de 0…” a apparamment produit une intervention ironique sur le mode “je m’inquiète des enfants qui ne sont pas très actifs, ne deviendront-ils pas des délinquants?”. Il n’y a donc aucun débat scientifique, puisqu’on s’assis sur tout travail de recueuil de donné et on produit joyeusement des discours théoriques dans le vide. On peut sans doute critiquer le rapport de l’Inserm, faudrait-il pour cela produire des enquêtes, réaliser des études qui ne vont pas dans le même sens. Mais non, les stats, c’est nul, la preuve, il y a tout une multitude d’enquêtes montrant que les cures psychanalytiques ont moins d’effets que les thérapies comportementales. Au fond, le raisonnement semble tenir là: “J’ai la bonne position politique, donc j’ai raison.”
Voila mon sentiment: les psychanalystes se désespèrent de perdre du terrain face aux sciences cognitives et à la psychiatrie. Les éducateurs se sentent abandonnés. Alors, sus à l’Inserm. Que viennent faire les sociologues là dedans? je ne sais pas. J’ai du animer des débats avec des psy et des éducateurs: je suis effrayé par leurs discours réactionnaires. Je ne levrais pas le petit doigt pour les sauver des sciences cognitives. Ils nous font le coup de la résistance à l’invasion américaine, au matérialisme (nous on ne fait pas de viles stats, on parle de “sujets”
Tout n’est pas joué à 3 ans… sans doute. En même temps, il n’y a rien de sociologiquement abérrant à considérer que les conditions d’existence peuvent avoir un impact sur la délinquance, et ceci très tôt. Autant le rapport Bénisti était stupide, autant dans le rapport de l’Inserm, il ne me semble pas que le problème soit sa piètre qualité ou son manque de rigueur. Je ne l’ai pas trouvé déterministe, il y est fait une différence entre délinquance et troubles du comportement dès les premières lignes.
Tout ça me donne le sentiment que les “scientifiques” anti inserm, loin de prendre de la distances avec des postitionnements idéologiques, en rajoutent une seconde couche, à mon sens plus épaisse encore que la première.
Bon… j’aurais aimé avoir écrit un meilleur commentaire, abordant le fond de la contreverse, parce que c’est quand même ce qui manque dans cette histoire. Je vais tâcher de lire les actes et j’essayerai de pondre quelque chose d’un peu plus sérieux d’ici quelques temps.
janvier 6, 2007 at 4:12
Il me semble effectivement assez raisonnable de penser que les événements survenus dans l’enfance peuvent avoir des conséquences sur le vie adulte.
Sur ce sujet on pourra lire notamment cet article qui date d’il y a plus de 10 ans : G. Menahem, P. Bantman, S. Martin, « Evénements de la jeunesse, trajectoires de vie et troubles de l’existence à l’âge adulte » in F, Bouchayer (coordonné par.), Trajectoires sociales et inégalités. Recherches sur les conditions de vie, Paris, Érès, 1994, pp. 63-90.
Au delà du rapport Inserm en lui-même, des questions sur sa scientificité et sa neutralité idéologique, le problème réside à mon avis dans le modèle psychiatrique de classification et de compréhension des troubles du comportement et la production de mécanismes de régulation par anticipation… Le risque réel étant plus ici de rapporter toutes formes de « déviances » à des causes traumatiques et d’anticiper les enchaînements causaux qui pourraient conduire à une délinquance supposée. Ici la sociologie en tout cas celle qui s’intéresse méticuleusement aux parcours de vie a son mot à dire. Si Ian Hacking se demandait : « [...] qui n’a pas subi de traumatisme, étant donné la large acception que l’on donne à ce terme de nos jours » ? », on peut se demander de la même façon qui n’a pas eu de « troubles » du comportement ? Il me semble que le débat se centralise un peu trop sur la question de la délinquance pour être tout à fait honnête. Pourquoi ne pas montrer par exemple, et comme cela as déjà été fait ailleurs que les orientations sexuelles, le vote et les idées politiques, l’intelligence, la future vie familiale, la réussite professionnelle ou les tendances toxicomaniaques, etc. se jouent également en partie dans la petite enfance. En spécifiant un lien entre « troubles » du comportement dans la prime enfance et délinquance que cherche-t-on à dire exactement ? On se demande bien à qui peut donc servir ce jeu d’anticipation des comportements « délinquants » ?