La toxicomanie: une maladie chronique socialement construite et médicalement produite?
L’été fût chaud, notamment fin juillet avec les propositions du ministre Pascal Clément sur la toxicomanie, ” Toxicomanie : Pascal Clément veut durcir la loi ” titre LE FIGARO. D’après le journal, le ministre ” révèle son intention de combattre la toxicomanie (…) et de durcir le ton “. D’après le ministre ” cent mille interpellations ont lieu chaque année pour les infractions liées aux stupéfiants, dont 90% pour l’usage de cannabis ” or ” seules 4057 condamnations ont été prononcées ” ce qui fait que ” ” la répression n’existe pas “.
Cette constatation est étonnante, si les infractions n’ont pas été suivies de condamnations c’est qu’elles ont été jugées mineures, Pascal Clément souhaite donc durcir encore un peu plus le délit de simple usage et donc la loi de 1970.
Parmi les propositions qu’il a faites, le quotidien évoque la possibilité pour un magistrat d’infliger une amende pour usage de drogue sans nécessité de tenir une audience, des stages de sensibilisation sur les dangers des drogues payés par l’auteur de l’infraction et un recours plus systématique à l’injonction thérapeutique avec des ” médecins relais ” en relation avec l’institution judiciaire.
Concrètement, les études que j’ai menées sur le terrain montrent la totale inadéquation de ces mesures avec la réalité. Par exemple, dans un département que je connais bien, l’Aveyron, un jeune usager de cannabis arrêté lors d’un contrôle routier avec quelques grammes sur lui et qui déclare en avoir consommer, va faire l’objet d’une poursuite avec retrait de permis, ce qui va sérieusement compromettre sa recherche d’emploi, il bénéficiera d’un sursis si il est chanceux mais il sera contraint à des visites mensuelles chez le juge et/ ou des médecins éberlués face à un jeune homme dynamique et en pleine forme qui n’a besoin d’aucun traitement pour s’arrêter. Imaginez ce jeune homme ou cette jeune femme face à son employeur, qui hésite à lui signer un CNE, lui demandant fréquemment un congé de quelques heures à l’autre bout de la ville pour rencontrer le juge. Car ne croyez pas que les horaires s’aménagent avec la justice. Rajoutez-lui une amende et des stages payant obligatoires alors qu’il est déjà sans le sous et vous lui garantissez un avenir radieux.
Affirmant que ces mesures ont été ” diversement appréciées “, le journal fait état de l’inquiétude des représentants des centres de soins aux toxicomanes (CSST) ” soucieux de préserver le secret médical “, pour noter qu’en revanche le projet faisant de la consommation d’alcool une circonstance aggravante a reçu un accueil favorable, puisque selon un magistrat, il ” donnera les moyens (…) de faire davantage pression sur une personne pour qu’elle se soigne “.
Visite à La Terrasse, centre de soin du 18ème arrondissement, où ” 90% des patients connaissent des troubles psychologiques ou psychiatriques “. Indiquant que dans ce centre sont soignés des ” toxicomanes de longue date, traînant des passés douloureux ” et que certains sont envoyés par la justice avec obligation de soins, le journal souligne que la première étape consiste souvent à extraire les toxicomanes de la rue et à les ” amener vers le centre pour qu’il accèdent çà un système médicalisé “. Une infirmière explique ” au début de sa prise en charge, le toxicomane cumule en général méthadone et drogue, puis quand il est un peu stabilisé (…) on l’accompagne pour qu’il ne prenne plus que son traitement de substitution “. Le Dr Jacques Jungman, qui dirige le centre, déclare pour sa part ” Il s’agit d’amener le drogué à changer définitivement d’interlocuteur : qu’il s’adresse au médecin et non plus au dealer “, un transfert en quelque sorte ravivant les représentations du “ dealer en blouse blanche ”.
Dans une interview, Bertrand Lebeau, médecin au CSST de Montreuil, répond aux 135 parlementaires qui réclament une commission d’enquête sur la politique de lutte contre la toxicomanie en France [lire mon billet à ce sujet]. Il déclare que juger la politique de lutte contre la toxicomanie au nombre de personnes qui sortent de la drogue est ” réducteur ” et que quand un toxicomane parvient à se réinsérer, c’est ” un succès (…) même s’il reste sous Subutex à vie “. Selon le médecin, les détracteurs des traitements de substitutions estiment qu’en les prenant le toxicomane continue à se droguer alors que ” “si l’on estime qu’il s’agit de médicaments on dira que le drogué est sous traitement “, bref tout ceci n’est qu’une affaire de vocabulaire. La toxicomanie deviendra-t-elle ainsi une maladie chronique socialement construite et médicalement produite ?
N.B: Les sources de cet article relatant l’article du Figaro sont extraites de la revue de presse de la MILDT (Mission interministérielle de lutte contre la drogue et la toxicomanie) du 27 Juillet 2006.
Pour citer ce billet Fernandez F., “La toxicomanie: une maladie chronique socialement construite et médicalement produite?”, http://fabricefernandez.wordpress.com/2006/08/17/la-toxicomanie-une-maladie-chronique-socialement-construite-et-medicalement-produite/