Le 15 Janvier 2003, Marylise Lebranchu, alors ministre de la Justice déclarait à l’assemblée [lire]:

“ Je me félicite de la mise en place du fichier des empreintes génétiques, à laquelle j’ai d’ailleurs participé au ministère de la justice. Je suis convaincue qu’il faut y recourir chaque fois que nécessaire - encore qu’il ne faille pas le banaliser, comme lorsqu’on a pris les empreintes génétiques de toutes les personnes qui avaient participé à la destruction de plants de maïs génétiquement modifiés ! Pourquoi se priverait-on en effet, dans les enquêtes, d’un progrès permis par la science ? Le problème est que ce fichier est discriminatoire, dans la mesure où les empreintes génétiques ne sont pas relevées chez tout le monde, contrairement aux empreintes digitales. Il convient donc de contrôler ce fichier. Mieux vaudrait, me semble-t-il, débattre en profondeur du sujet car ce fichier pourrait en effet être utilisé à de toutes autres fins que celles prévues. Le sujet est grave. Par ailleurs, l’existence de ce fichier n’empêchera pas qu’un tueur en série, qui a purgé sa peine mais sort de prison sans avoir été soigné, récidive. ”

Trois années et demi se sont écoulées, et on est en droit de se demander aujourd’hui si le prélèvement des empreintes génétiques d’un agriculteur militant anti-OGM et faucheur de betteraves transgéniques va l’empêcher de récidiver. Ce dernier refuse de se soumettre à ce prélèvement sanguin et le Syndicat de la magistrature lui a apporté son soutien vendredi, soulignant que son cas “illustre une nouvelle fois les effets de l’extension du champ d’application du Fichier national automatisé des empreintes génétiques (Fnaeg)”. Le syndicat dénonce “l’extension de ce fichier et le détournement de ses finalités initiales”.

D’après le code de procédure pénale, “ Le fichier national automatisé des empreintes génétiques, placé sous le contrôle d’un magistrat, est destiné à centraliser les empreintes génétiques issues des traces biologiques ainsi que les empreintes génétiques des personnes condamnées pour l’une des infractions mentionnées à l’article 706-55 en vue de faciliter l’identification et la recherche des auteurs de ces infractions. ”

 

D’après l’Article 706-55, dont la dernière mouture date du 19 mars 2003 ( voir source ), cela ne date donc pas d’hier, le fichier national automatisé des empreintes génétiques centralise les traces et empreintes génétiques concernant les infractions suivantes :

1º Les infractions de nature sexuelle visées à l’article 706-47

2º Les crimes contre l’humanité et les crimes et délits d’atteintes volontaires à la vie de la personne, de torture et actes de barbarie, de violences volontaires, de menaces d’atteintes aux personnes, de trafic de stupéfiants, d’atteintes aux libertés de la personne, de traite des êtres humains, de proxénétisme, d’exploitation de la mendicité et de mise en péril des mineurs,

3º Les crimes et délits de vols, d’extorsions, d’escroqueries, de destructions, de dégradations, de détériorations et de menaces d’atteintes aux biens

4º Les atteintes aux intérêts fondamentaux de la nation, les actes de terrorisme, la fausse monnaie et l’association de malfaiteurs
5º Les crimes et délits prévus par l’article 2 de la loi du 24 mai 1834 sur les détenteurs d’armes ou de munitions de guerre, l’article 3 de la loi du 19 juin 1871 qui abroge le décret du 4 septembre 1870 sur la fabrication des armes de guerre et les articles 24 à 35 du décret du 18 avril 1939 fixant le régime des matériels de guerre, armes et munitions ;
6º Les infractions de recel ou de blanchiment du produit de l’une des infractions mentionnées aux 1º à 5º.

On est donc bien loin d’une mesure concernant seulement les délinquants sexuels.

L’article Article 706-56 précise qu’un simple officier de police judiciaire peut procéder ou faire procéder sous son contrôle à un prélèvement biologique destiné à permettre l’analyse d’identification de leur empreinte génétique et que le fait de refuser de se soumettre au prélèvement biologique prévu au premier alinéa du I est puni d’un an d’emprisonnement et de 15 000 Euros d’amende.

La société de contrôle s’étend doucement, souvent en silence, armée de bonnes intentions : “ pourquoi se priverait-on dans les enquêtes des progrès permis par la science ? ” se demandait Lebranchu. Pourquoi mettre un frein à un société de contrôle qui nous rassure et nous protège instantanément de tous ses militants faucheurs de betteraves ? Si Gilles Deleuze écrivait que “ Face aux formes prochaines de contrôle incessant en milieu ouvert, il se peut que les plus durs enfermements nous paraissent appartenir à un passé délicieux et bienveillant ”, pour l’instant l’accélération de ce processus en souligne surtout l’absurdité.

Ce colloque privilégiera cinq axes de discussion et de réflexion : les usages de la mémoire, l’expansion du travail informel, les nouvelles formes de violence, la territorialisation du politique, les configurations de l’expérience. Ces thèmes, qu’illustrent les évolutions récentes de l’Amérique latine, concernent également l’Europe et d’autres régions du monde. La conception de ce colloque entend ainsi, sur chacun de ces thèmes, faire dialoguer ces recherches menées en Amérique latine avec des investigations conduites en Europe, dans l’ex-Union soviétique, en Afrique, ou au Moyen-Orient.Au-delà des problèmes auxquels les personnes sont confrontées, ces situations limites posent simultanément des questions épistémologiques. En effet, comment analyser celles-ci, lorsque la confusion, le trouble, l’effondrement des cadres de références, compromettent leurs modes ordinaires de configuration ? Comment analyser ces ” catastrophes invisibles ” et ces ” manifestations médiatiques “, ces désastres simultanément diffus et focalisés, ces crises à la fois larvées et patentes, ces recompositions fragmentées ?

MERCREDI 18 OCTOBRE 2006 (Amphithéâtre)

14h OUVERTURE Danièle HERVIEU-LÉGER, Présidente de l’École des Hautes Études en Sciences Sociales (EHESS)
Alain D’IRIBARNE, Administrateur de la Fondation Maison des Sciences de l’Homme (FMSH)
Gilles BATAILLON, Université de Caen - Centre d’Étude des Mouvements Sociaux (CEMS) et Monique de SAINT MARTIN, EHESS - CEMS

15h CONFERENCE Alain TOURAINE, EHESS - Centre d’Analyse et d’Intervention Sociologiques (CADIS)
Fin du cycle libéral en Amérique latine ?

16h - 19h SESSION 1 : EXPÉRIENCES ET NARRATIONS Président de session : Daniel PÉCAUT, EHESS - CEMS
Discutante : Michèle LECLERC-OLIVE, Centre National de la Recherche Scientifique (CNRS) - CEMS

Carlos Iván DEGREGORI, Instituto de Estudios Peruanos, Lima
Mieux vaut tourner la page et regarder le futur. La réticence des élites péruviennes à se rappeler les années de la violence

Ludmila DA SILVA CATELA, Universidad Nacional de Córdoba, Consejo Nacional de Investigaciones Científicas, Buenos Aires
Ethnographie de la mémoire et de la violence

Susana BLEIL, Institut d’études politiques de Paris à Poitiers et EHESS - CEMS
L’expérience de la mistica chez les ” sans terre ” au Brésil

Pablo SEMÁN, Universidad Nacional de General San Martín - Centro de Investigaciones Etnográficas, Buenos Aires
Religion et perspectives symboliques en Argentine
Pascale GRUSON, CNRS - CEMS
Radicalités des théologies de la libération

JEUDI 19 OCTOBRE 2006 (Amphithéâtre)

9h - 13h SESSION 2 : TRAVAIL ET ACTIVITEPrésident de session : Robert CASTEL, EHESS - CEMS
Discutant : François DUBET, EHESS - CADIS

Gabriel KESSLER, Universidad Nacional de General Sarmiento - Instituto de Desarrollo Económico y Social, Buenos Aires
Délit, travail et loi chez les jeunes en Argentine

Sabine GUEZ, EHESS - Genèse et Transformation des Mondes Sociaux (GTMS)
À la frontière du légal et de l’illégal. Le travail à Ciudad Juarez (Mexique)

Vincent BLOCH, EHESS - CEMS
Travail, lutte, patrie : la recomposition des normes dans la société cubaine

Lorena POBLETE, EHESS - CEMS
Il était une fois… la fonction publique en Argentine

Marcos SUPERVIELLE, Universidad de la República - Departamento de Sociología, Montevideo
La participation citoyenne après la crise, nouvelles ” formes de travail “

Dominique VIDAL, Université de Lille III - Groupe de recherche sur les actions et les croyances collectives (GRACC)
Les ” bonnes “, le juste et le droit. Le recours à la justice du travail des travailleuses domestiques de Rio de Janeiro

14h 30 - 18h
SESSION 3 : VIOLENCESPrésident de session : Juan Carlos GARAVAGLIA, EHESS - Centre de Recherches sur les Mondes Américains (CERMA)
Discutant : Yvon LE BOT, CNRS - CADIS

Dennis RODGERS, London School of Economics
A l’ombre de la mort. Les bandes comme stratégie de ” survie sociale ” au Nicaragua

Smaïn LAACHER, CEMS et Haut Commissariat aux Réfugiés (HCR)
Juger de la persécution. État, violence politique et demande d’asile

Patricia SAMPAIO SILVA, EHESS - Centre de Recherches sur le Brésil Contemporain (CRBC) et CEMS
Violences et fragilités dans le semi-aride brésilien

Hamit BOZARSLAN, EHESS - Institut d’études de l’Islam et des sociétés du Monde Musulman (IISMM)
Subjectivité et violence : l’exemple kurde

Juan Carlos GUERRERO, Institut des Hautes Études d’Amérique Latine (IHEAL) / EHESS - CEMS
L’invention de formes d’action collective face aux effets de la violence : le cas des ” communautés de paix ” de la région colombienne de l’Uraba

Gilles BATAILLON, Université de Caen - CEMS
Astros et cruces, pratiques et imaginaires des premiers guérilleros miskitus

 VENDREDI 20 OCTOBRE 2006 (Salle 7/ 8)

9h - 13h
SESSION 4 : INSCRIPTIONS SPATIALES DU POLITIQUE

Présidente de session : Marie-France PRÉVÔT-SCHAPIRA, Université Paris VIII - Centre de recherche et de documentation sur l’Amérique latine (IHEAL)
Discutant : Étienne TASSIN, Université Paris VII - Centre de Sociologie des Pratiques et des Représentations Politiques (CSPRP)

Silvia SIGAL, CNRS - CEMS
La Place de Mai

Capucine BOIDIN, EHESS - CERMA
Anthropologie des luttes agraires au Paraguay au tournant du XXIe siècle

Gilles HOLDER, CNRS - Institut d’Études Africaines (IEA), Aix-en-Provence
La politique contre le pouvoir. Lieux et pratiques d’une citoyenneté hors normes dans la ville de Djenné (Mali)

Françoise LESTAGE, Université de Lille I - Centre Lillois d’Études et de Recherches Sociologiques et Économiques (CLERSE)
La médiation en binôme, une forme de la représentation politique chez les Indiens migrants à la frontière du Mexique et des États-Unis

Denis MERKLEN, Université Paris VII / EHESS - CEMS
Limites du politique, frontières sociales. Le quartier populaire en France et en Argentine

14h 30 -17h 30 SESSION 5 : MEMOIRES ET HISTOIRES

Présidente de session : Monique de SAINT MARTIN, EHESS - CEMS
Discutant : Louis QUÉRÉ, CNRS - CEMS

Gonzalo SÁNCHEZ GOMEZ, Universidad Nacional de Colombia - Instituto de Estudios Políticos y Relaciones Internacionales
La mémoire dans un contexte de guerre chronique (Colombie)

Eugenia ALLIER MONTAÑO, Instituto de Investigaciones Filosoficas, Universidad Nacional Autonoma de Mexico (UNAM), Mexico
Les disparus politiques en Uruguay, entre l’histoire et la mémoire

Véronique GARROS, CNRS - CEMS
Faire face à une impossible historiographie : le cas du Goulag

Jean-François VERAN, Université de Lille III - GRACC
Fuir l’esclavage : mémoire et devoir de mémoire dans le Brésil contemporain

Michèle LECLERC-OLIVE, CNRS - CEMS
L’expérience des vaincus : une histoire inachevable ?

17h 30 CONCLUSIONS DU COLLOQUE - TABLE RONDE

Elisabeth CLAVERIE, CNRS - GSPM ; Alain COTTEREAU, CNRS - EHESS - CEMS ; Daniel PÉCAUT, EHESS - CEMS ; Gonzalo SÁNCHEZ GOMEZ, Universidad Nacional de Colombia ; Silvia SIGAL, CNRS - CEMS.
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Colloque organisé par le Centre d’Etude des Mouvements Sociaux - Institut Marcel Mauss, l’École des Hautes Etudes en Sciences Sociales (EHESS), la Fondation Maison des Sciences de l’Homme (FMSH), le Centre National de la Recherche Scientifique (CNRS).
Avec le soutien de la Région Ile-de-France.Avec la collaboration de l’Institut des Hautes Etudes d’Amérique Latine (IHEAL - Paris III), le Centre de Sociologie des Pratiques et des Représentations Politiques (CSPRP - Paris VII), le Groupement d’Intérêt Scientifique pour l’Étude de la Mondialisation et du Développement (GEMDEV). Avec l’aimable concours de l’Ambassade de France à Bogota et de l’Ambassade de France à Lima.Contacts :
Christine Colpin — tél. (33) 01 49 54 24 59 colpin@ehess.fr
Denis Merklen — tél. : (33) 01 49 54 25 59
merklen@ehess.fr
Droits d’inscription : 5€ Etudiants : 2€

Amphithéâtre de l’Ecole des hautes études en sciences sociales - 105 Bd Raspail 75006 Paris
Le programme complet ici

Appel à communications

11, 12 et 13 octobre 2007

Histoire et actualité de la haine : approches croisées

Depuis les années 1960, la haine est évoquée dans les travaux historiques sans pour autant avoir fait l’objet de recherches spécifiques. Lucien Febvre, l’un des fondateurs des Annales, avait déjà souligné qu’il faudrait un jour entreprendre une histoire de la haine qui constituait un véritable objet historique. Depuis, les historiens se mettant à l’écoute des anthropologues se sont attachés plus particulièrement aux violences interpersonnelles, aux modes résolutions de conflits et aux formes de la régulation sociale. Ils se sont ainsi intéressé à l’histoire de la vengeance, ont commencé à explorer les “sentiments envieux”, la jalousie, les inimitiés et les rivalités. Les haines collectives, comme la peur de l’Autre et l’aversion pour l’étranger ont également donné lieu à d’importants développements qu’il faudrait “revisiter”. Il importe aussi de de procéder à une relecture des travaux sur les guerres civiles. Mais il conviendrait d’interroger, indépendamment de l’échelle, de l’individu au groupe, de la classe à la nation les formes de la haine. Sans aucun doute, faudrait-il s’attacher aux modalités de la haine, aux lieux où elle s’exprime, à ces effets individuels et sociaux.

La haine n’est pas en tant que telle un objet spécifique clairement identifié ni par la sociologie, ni par la psychologie sociale. Pourtant, à travers leurs préoccupations respectives, l’intégration, la cohésion, le lien social, le rapport à l’autre et à soi, et en utilisant parfois des notions plus ou moins proches (rejet, exclusion, discrimination, stigmatisation, etc.) sociologues et psychologues sociaux traitent souvent des conditions sociales et psychologiques de la ” pacification des mœurs ” tant finalement collectives qu’individuelles et interindividuelles. Le présent colloque sur la haine sera l’occasion de faire le point sur ces questions et d’apporter des éclairages sur des phénomènes plus contemporains (haine ethnique, religieuse, etc.).

La haine est pour la psychopathologie un fait clinique. Ce qui signifie sa causalité psychique et nécessite la prise en considération de ses conséquences sociales. Deux exemples sont particulièrement distingués, à savoir la haine jalouse et la haine de l’être. La haine jalouse se modèle sur l’expérience du frère appendu au sein maternel telle que Saint Augustin l’a traduite dans ses Confessions, le sujet s’y percevant comme dépossédé de l’objet de son désir.`La haine de l’être vise une personne à laquelle est supposé un savoir plus parfait et dont les conduites ou les propos sont alors exécrés. Ce qui a été le cas de certains scientifiques en avance sur leur époque comme Galilée, Cantor, Freud et d’autres. Ainsi, nous voyons que la haine est articulée à l’Autre et au savoir, le prochain, le père, Dieu, l’institution. Elle fait symptôme dans le lien social. C’est ainsi que nous appréhendons dans nos recherches la haine comme symptôme du sujet dans le lien social.

Si la haine est abordée dans la philosophie présocratique d’un point de vue mythologique et prend place dans une ontologie, la pensée antique classique et l’âge moderne ont préféré l’analyser dans le cadre d’une théorie des passions ordonnée à une perspective morale. La réflexion contemporaine sur les masses, le totalitarisme, les génocides ont conduit à réfléchir sur la haine dans une problématique politique qui s’interroge sur les formes du mal et se demande comment il est possible de surmonter des périodes où la haine politique, religieuse, raciale, ethnique a semblé être la passion politique dominante. Les expériences de Réconciliation menées dans certains pays (l’Afrique du Sud, le Rwanda) amènent à s’interroger moins sur les causes de la haine politique que sur ses effets sur les possibilités de passer à un nouvel ordre politique. La haine pose ainsi les problèmes du pardon, de la punition, de la mémoire et de la réconciliation en politique.

Université de Poitiers, UFR SHA, 8 rue Descartes, 86022 Poitiers cedex

Comité d’organisation : Jean-Claude Bourdin (CRHIA), Frédéric Chauvaud (GERHICO),
Ludovic Gaussot (SACO), Christian Hoffmann (ERPC)

Ce colloque se tiendra à l’Université de Poitiers les 11, 12 et 13 octobre 2007
Les propositions de communication (nom, prénom, fonction, adresses électronique et postale, titre, quinze lignes de présentation) devront être envoyées pour le 7 octobre 2006. Les organisateurs du colloque vous donneront d’autres précisions en décembre 2006. Une publication est d’ores et déjà prévue.

Vous pouvez envoyer votre proposition de communication à : chauvaud.frederic@wanadoo.fr
ou Gerhico-Colloque Histoire de la haine

à l’attention de Monsieur Martin

8 rue Descartes

86022 Poitiers cedex

Les droits d’inscription fixés à 100 euros comprennent pour les auteurs de communications retenues l’accueil, l’hébergement (2 nuitées), le dîner du colloque, les Actes du colloque.

 

Date limite

  • samedi 07 octobre 2006

Contact

L’été fût chaud, notamment fin juillet avec les propositions du ministre Pascal Clément sur la toxicomanie, ” Toxicomanie : Pascal Clément veut durcir la loi ” titre LE FIGARO. D’après le journal, le ministre ” révèle son intention de combattre la toxicomanie (…) et de durcir le ton “. D’après le ministre ” cent mille interpellations ont lieu chaque année pour les infractions liées aux stupéfiants, dont 90% pour l’usage de cannabis ” or ” seules 4057 condamnations ont été prononcées ” ce qui fait que ” ” la répression n’existe pas “.

Cette constatation est étonnante, si les infractions n’ont pas été suivies de condamnations c’est qu’elles ont été jugées mineures, Pascal Clément souhaite donc durcir encore un peu plus le délit de simple usage et donc la loi de 1970.

Parmi les propositions qu’il a faites, le quotidien évoque la possibilité pour un magistrat d’infliger une amende pour usage de drogue sans nécessité de tenir une audience, des stages de sensibilisation sur les dangers des drogues payés par l’auteur de l’infraction et un recours plus systématique à l’injonction thérapeutique avec des ” médecins relais ” en relation avec l’institution judiciaire.

Concrètement, les études que j’ai menées sur le terrain montrent la totale inadéquation de ces mesures avec la réalité. Par exemple, dans un département que je connais bien, l’Aveyron, un jeune usager de cannabis arrêté lors d’un contrôle routier avec quelques grammes sur lui et qui déclare en avoir consommer, va faire l’objet d’une poursuite avec retrait de permis, ce qui va sérieusement compromettre sa recherche d’emploi, il bénéficiera d’un sursis si il est chanceux mais il sera contraint à des visites mensuelles chez le juge et/ ou des médecins éberlués face à un jeune homme dynamique et en pleine forme qui n’a besoin d’aucun traitement pour s’arrêter. Imaginez ce jeune homme ou cette jeune femme face à son employeur, qui hésite à lui signer un CNE, lui demandant fréquemment un congé de quelques heures à l’autre bout de la ville pour rencontrer le juge. Car ne croyez pas que les horaires s’aménagent avec la justice. Rajoutez-lui une amende et des stages payant obligatoires alors qu’il est déjà sans le sous et vous lui garantissez un avenir radieux.

Affirmant que ces mesures ont été ” diversement appréciées “, le journal fait état de l’inquiétude des représentants des centres de soins aux toxicomanes (CSST) ” soucieux de préserver le secret médical “, pour noter qu’en revanche le projet faisant de la consommation d’alcool une circonstance aggravante a reçu un accueil favorable, puisque selon un magistrat, il ” donnera les moyens (…) de faire davantage pression sur une personne pour qu’elle se soigne “.

Visite à La Terrasse, centre de soin du 18ème arrondissement, où ” 90% des patients connaissent des troubles psychologiques ou psychiatriques “. Indiquant que dans ce centre sont soignés des ” toxicomanes de longue date, traînant des passés douloureux ” et que certains sont envoyés par la justice avec obligation de soins, le journal souligne que la première étape consiste souvent à extraire les toxicomanes de la rue et à les ” amener vers le centre pour qu’il accèdent çà un système médicalisé “. Une infirmière explique ” au début de sa prise en charge, le toxicomane cumule en général méthadone et drogue, puis quand il est un peu stabilisé (…) on l’accompagne pour qu’il ne prenne plus que son traitement de substitution “. Le Dr Jacques Jungman, qui dirige le centre, déclare pour sa part ” Il s’agit d’amener le drogué à changer définitivement d’interlocuteur : qu’il s’adresse au médecin et non plus au dealer “, un transfert en quelque sorte ravivant les représentations du “ dealer en blouse blanche ”.

Dans une interview, Bertrand Lebeau, médecin au CSST de Montreuil, répond aux 135 parlementaires qui réclament une commission d’enquête sur la politique de lutte contre la toxicomanie en France [lire mon billet à ce sujet]. Il déclare que juger la politique de lutte contre la toxicomanie au nombre de personnes qui sortent de la drogue est ” réducteur ” et que quand un toxicomane parvient à se réinsérer, c’est ” un succès (…) même s’il reste sous Subutex à vie “. Selon le médecin, les détracteurs des traitements de substitutions estiment qu’en les prenant le toxicomane continue à se droguer alors que ” “si l’on estime qu’il s’agit de médicaments on dira que le drogué est sous traitement “, bref tout ceci n’est qu’une affaire de vocabulaire. La toxicomanie deviendra-t-elle ainsi une maladie chronique socialement construite et médicalement produite ?

 

N.B: Les sources de cet article relatant l’article du Figaro sont extraites de la revue de presse de la MILDT (Mission interministérielle de lutte contre la drogue et la toxicomanie) du 27 Juillet 2006.

Pour citer ce billet Fernandez F., “La toxicomanie: une maladie chronique socialement construite et médicalement produite?”, http://fabricefernandez.wordpress.com/2006/08/17/la-toxicomanie-une-maladie-chronique-socialement-construite-et-medicalement-produite/