La société de contrôle et les anneaux du serpent
juillet 4, 2006
Suite aux nombreux messages que j’ai reçu concernant le billet sur “ La société de contrôle de demain “, je tenais tout d’abord à remercier toutes les personnes qui ont repris et approfondi certains des points que j’ai abordés et toutes celles qui m’ont témoigné leur gratitude.
Vous êtes nombreux à rapporter cette thématique du contrôle au domaine des surveillances technologiques, de la biométrie des automates intelligents ou encore de la nanotechnologie, et ce à raison.
Ainsi Jean Marc Manach sur Internetactu se demande : Jusqu’où la Science-fiction peut-elle nourrir l’imaginaire scientifique et les choix politiques ? 1984, de Georges Orwell, a-t’il plus fait pour la lutte contre le totalitarisme sous toutes ses formes, ou bien, a contrario, a-t’il précisément donné des idées à ceux qui font le pari des technologies sécuritaires, au nom de la défense de la démocratie ?
Clodimedius dans son blog Labo univers zéro un souligne que “ la cohabitation d’Humains ayant différentes généalogies culturelles, pose en effet aussi un problème crucial et l’avenir des missions habitées, constituant des microsociétés évoluant sur des décennies lors de long périple, pourrait complètement bouleverser notre compréhension de la psyché humaine et de l’organisation sociale. ”
Mais pour pimenter un peu le débat, je me permets de citer une réaction de Benoit Dupont au billet de Jean Marc Manach:
Jusqu’où peut-on recycler un roman (aussi précurseur soit-il) écrit il y a plus d’un demi-siècle pour expliquer des phénomènes technologiques en constante évolution dont les fonctionnements et les dysfonctionnements se déroulent sous nos yeux? L’invocation rituelle de 1984, et dans une certaine mesure du Surveiller et Punir de Foucault ne traduisent-ils pas une certaine parresse intellectuelle qui préfère les analogies un peu facile à une analyse plus approfondie et empirique de notre réalité? Au panoptique de Bentham et de Foucault, ne doit-on pas plutôt privilégier le synoptique de Mathiesen, une situation inverse où beaucoup de monde regarde la même chose? La banalisation de la surveillance dans les rapports familiaux (parents qui gardent un oeil sur leur progéniture par le biais de webcam cachées ou de services de localisation des téléphones portables) et de travail dépasse de loin le simple modèle d’un État opprimant ses citoyens. Par ailleurs, le bien fondé du mythe de l’efficacité des technologies de surveillance reste encore à démontrer. Pour tous les milliards engloutis dans les grandes oreilles de la CIA et de la NSA, les résultats en la matière semblent bien maigres. Abandonnons le fétichisme intellectuel de certaines références incontournables pour nous retrousser les manches et défricher le champ des recherches sur la surveillance: non pas celle des romans ou des traités de philosophie, mais celle qui est menée de manière de plus en plus routinière et qui nous est présentée sous un jour quasiment ludique
Mr Dupont dénonce “ les rites ”, le “ fétichisme ” d’un retour constant à 1984 et à Surveiller et punir. Sur ce point sans utiliser les métaphores rituelles ou magiques, très à la mode aujourd’hui, pour ma part, j’en conviens ces deux auteurs ont eu un impact retentissant et leurs écrits continuent d’avoir un écho aujourd’hui, d’où la nécéssité de l’analyse critique et de la recontextualisation des ces écrits. Benoit Dupont s’interroge sur la paresse intellectuelle et sur un renversement de perspective au panoptique de Benthman et de Foucault : le synoptique de Mathiesen.
Panopticon
Synoptique désigne un système où tous les individus regardent la même chose ensemble (médias de masse). Sans devoir recourir à la moindre coercition pour influencer les conduites, les dispositifs synoptiques fonctionnent par séduction, acculturation, distraction (le divertissement de Pascal) et communication de la peur. C’est en revisitant Foucault que Mathiesen en vient au Synoptique (Mathiesen Thomas, ” The viewer society : Michel Foucault’s Panopticon revisited “, Theoretical Criminology, mai 1997, vol. 1, n°2, pp. 215-234. )
Le synoptique de Mathiesen est présenté par Mr Dupont comme une approche plus riche et stimulante que ce pauvre vieux Foucault et son panoptique servant d’alibi aux paresseux (ce bon vieux panoptique reste quand même fort opérant dans la plupart des prisons que je connais).
D’une part, amalgamé “1984″ et “Surveiller et punir” me semble quelque peu hasardeux, d’autre part c’est bien de synoptique dont il s’agit dans 1984, tout le monde regardant la même chose, ce qui n’empêche nullement les individus d’être surveiller et de se surveiller les uns les autres (on retrouve aussi cette thématique dans le livre “ This Perfect Day ” de Ira Levin mais aussi dans “ Farenheit 451 ” de Ray Bradbury.


D’autre part parler d’un “ modèle d’Etat opprimant ses citoyens ” est bien trop réducteur concernant la théorie Foucaldienne.
A travers ce qu’il nomme “ gouvernementalité ”, Foucault ne désigne pas un pouvoir d’État mais un ensemble de techniques de gouvernance indépendantes ou extérieures aux cadres juridiques et institutionnels. Cette conduite des conduites est “ une forme d’activité visant à façonner, orienter ou influer sur la conduite d’une personne ou un ensemble de personne ”.
Sur les formes d’activités “ludiques” de surveillance, et comme j’ai essayé modestement de le montrer dans l’exposition fictionnelle 3001, on ne peut aussi facilement écarter les références qui sont bien souvent aussi celles de leurs concepteurs. D’autres part, rappelons que les écrivains et les philosophes ont alimenté la réflexion critique et fait prendre du recul à de nombreux chercheurs en sciences sociales notamment, que les écrivains ou philosophes faut-il le rappeler ne sont pas des individus déconnectés de la société. D’autre part, reprenant à mon compte aisément la métaphore des champs (je suis un fils de la campagne) je dirais que l’on ne défriche pas grand chose même en se retroussant les manches en pensant que ceux qui sont passés avant nous ne peuvent pas nous aider, qu’il ne sert à rien de décoder scrupuleusement les défrichages passés pour défricher à notre tour, seul au milieu du champs et sans repère, on croit être d’un autre temps mais on ne défriche pas grand chose.
Ni Orwélien ni Foucaldien, je voudrais cependant rappeler que selon Foucault nous étions déjà sorti d’une “société disciplinaire” pour rentrer dans une société que Deleuze nomme “ société de contrôle ”
Laissons la parole à Gilles Deleuze :“ Les ministres compétents n’ont cessé d’annoncer des réformes supposées nécessaires. Réformer l’école, réformer l’industrie, l’hôpital, l’armée, la prison ; mais chacun sait que ces institutions sont finies, à plus ou moins longue échéance. Il s’agit seulement de gérer leur agonie et d’occuper les gens, jusqu’à l’installation de nouvelles forces qui frappent à la porte. Ce sont les sociétés de contrôle qui sont en train de remplacer les sociétés disciplinaires. ” Contrôle “, c’est le nom que Burroughs propose pour désigner le nouveau monstre, et que Foucault reconnaît comme notre proche avenir. Paul Virilio aussi ne cesse d’analyser les formes ultra-rapides de contrôle à l’air libre, qui remplacent les vieilles disciplines opérant dans la durée d’un système clos. Il n’y a pas lieu d’invoquer des productions pharmaceutiques extraordinaires, des formations nucléaires, des manipulations génétiques, bien qu’elles soient destinées à intervenir dans le nouveau processus. Il n’y a pas lieu de demander quel est le régime le plus dur, ou le plus tolérable, car c’est en chacun d’eux que s’affrontent les libérations et les asservissements. Par exemple dans la crise de l’hôpital comme milieu d’enfermement, la sectorisation, , les hôpitaux de jour, les soins à domicile ont pu marquer d’abord de nouvelles libertés, mais participer aussi à des mécanismes de contrôle qui rivalisent avec les plus durs enfermements. Il n’y a pas lieu de craindre ou d’espérer, mais de chercher de nouvelles armes. ” Gilles Deleuze “ Post-scriptum sur les sociétés de contrôle ”, L’autre journal, n° l, mai 1990.
“ Nous entrons dans des sociétés de contrôle, qui fonctionnent non plus par enfermement, mais par contrôle continu et communication instantanée. Bien sûr on ne cesse de parler de prison, d’école, d’hôpital : ces institutions sont en crise. Mais si elles sont en crise, c’est précisément dans des combats d’arrière-garde. Ce qui se met en place, à tâtons, ce sont de nouveaux types de sanctions, d’éducation, de soin. Les hôpitaux ouverts, les équipes soignantes à domicile, etc., sont déjà apparus depuis longtemps. On peut prévoir que l’éducation sera de moins en moins un milieu clos, se distinguant du milieu professionnel comme autre milieu clos, mais que tous les deux disparaîtront au profit d’une terrible formation permanente, d’un contrôle continu s’exerçant sur l’ouvrier-lycéen ou le cadre universitaire. On essaie de nous faire croire à une réforme de l’école, alors que c’est une liquidation. Dans un régime de contrôle, on n’en a jamais fini avec rien. [...] A chaque type de société, évidemment, on peut faire correspondre un type de machine les machines simples ou dynamiques pour les sociétés de souveraineté, les machines énergétiques pour les disciplines, les cybernétiques et les ordinateurs pour les sociétés de contrôle. Mais les machines n’expliquent rien, il faut analyser les agencements collectifs dont les machines ne sont qu’une partie. Face aux formes prochaines de contrôle incessant en milieu ouvert, il se peut que les plus durs enfermements nous paraissent appartenir à un passé délicieux et bienveillant. La recherche des ” universaux de la communication ” a de quoi nous faire trembler. Il est vrai que, avant même que les sociétés de contrôle se soient réellement organisées, les formes de délinquance ou de résistance (deux cas distincts) apparaissent aussi. Par exemple les piratages ou les virus d’ordinateurs, qui remplaceront les grèves et ce qu’on appelait au XIXe siècle ” sabotage ” (le sabot dans la machine). Vous demandez si les sociétés de contrôle ou de communication ne susciteront pas des formes de résistance capables de redonner des chances à un communisme conçu comme ” organisation transversale d’individus libres “. Je ne sais pas, peut-être. Mais ce ne serait pas dans la mesure où les minorités pourraient reprendre la parole. Peut-être la parole, la communication est-elle pourrie. Elles sont entièrement pénétrées par l’argent : non par accident, mais par nature. Il faut un détournement de la parole. Créer a toujours été autre chose que communiquer. L’important, ce sera peut-être de créer des vacuoles de non-communication, des interrupteurs, pour échapper au contrôle. ” Entretiens avec Gilles Deleuze “ Le devenir révolutionnaire et les créations politiques ” Multitudes, 1990
Je vous conseille donc vivement la lecture de “ Post-scriptum sur les sociétés de contrôle ” [lire] ou encore “ Le devenir révolutionnaire et les créations politiques ” [lire]“ . Si Deleuze termine un de ses articles en déclarant que “Les anneaux d’un serpent sont encore plus compliqués que les trous d’une taupinière ”, ces débats et ses échanges démontrent que le processus de compréhension de “ce à quoi on nous fait servir” est en cours.
Pour citer ce billet : Fabrice Fernandez, ” La société de contrôle et les anneaux du serpent “,
http://fabricefernandez.wordpress.com/tag/la-societe-de-controle-et-les-anneaux-du-serpent/
Politiques de lutte contre les drogues : les tentations d’un retour vers l’autoritarisme.
juillet 1, 2006
L’AFP signale que 135 parlementaires de droite (UMP, UDF, MPF) hostiles à ” la distribution financée par les contribuables, de kits pour se droguer propre, à des jeunes non toxicomanes “, ont réclamé hier une commission d’enquête sur la politique de lutte contre la toxicomanie. Selon ces élus, l’action ” de certaines associations, subventionnées par l’Etat se révèle incitative ” et ils souhaitent la création d’une commission d’enquête ” consacrée au coût et aux résultats réels de la politique dite de réduction des risques suivie depuis 20 ans en matière de toxicomanie “. Selon eux, si cette politique ” a permis de réduire le nombre d’overdoses et de cas de sida “, elle n’a ” en revanche, eu aucun effet sur la consommation de drogue, en hausse constante ” et ” sous couvert de lutte contre les pratiques à risques (elle) maintient les toxicomanes dans leur dépendance par la mise à disposition de kits et la prescription de drogues de substitution, méthadone, Subutex “. L’agence précise que ces parlementaires tiendront une conférence de presse mercredi prochain à l’Assemblée nationale.
Ces parlementaires parlent de “ drogues de substitution ” et semblent amalgamer les prescriptions en médecine de ville de produits de substitution et les dispositifs de prévention (bus, boutique, distributeur, etc.) qui permettent l’accès à du matériel stérile.
On imagine les solutions proposées par ces nouveaux entrepreneurs de morales. L’approche autoritaire en matière de lutte contre la toxicomanie suivie et soutenue par l’état durant les années 80 et 90 , faut-il le rappeler fût un échec.
On pense bien sûr au Patriarche, incarné par un personnage souvent représenté comme tenté par la “ manipulation et le pouvoir ” qui a multiplié les succursales financées essentiellement par des dons privés mais dont certaines ont reçu pendant de nombreuses années des aides de l’État.

L’administration et des intervenants en toxicomanie plus orthodoxes ne parviendrons pas à fermer cette structure ni même à supprimer l’ensemble des subventions que lui ont été versées. Soutenu par des élus de divers bords, le patriarche compte 28 centres en 1982.
En 1985, un rapport de l’inspection générale des finances va même jusqu’à assumer la violence faite à l’intérieur de ces établissements : ” la drogue crée un état de dépendance telle que seule une force équivalente peut en détacher. Nous considérons pour notre part que dans certains cas, et notamment dans les tout premiers temps de cures, cette force peut consister en l’usage d’une certaine forme de violence, y compris physique… À travers toutes les incertitudes qui touchent à l’activité du patriarche, à ces excès et à ces risques, une chose est certaine : pendant leur séjour dans les centres les pensionnaires ne se droguent pas… ” L’idéal d’abstinence, ce que réclame aujourd’hui nos 135 parlementaires, est donc préservé et ce quitte à employer des formes de violences physiques (consignées dans le rapport Consigny). Malgré les irrégularités dans le domaine financier, les financements publics au patriarche perdureront jusqu’en 1996. 10 ans après, certains ne seraient-ils pas à nouveau tentés par l’autoritarisme en lieu et place de la prévention ?
Le recours à ces communautés de types autoritaires semblent avoir convenu à la justice : certains juges ont durant les années 1980 et 1990 proposé ou imposé l’admission des usagers de drogues dans ces structures soit dans le cadre d’une peine avec sursis et mise à l’épreuve, soit pour une libération conditionnelle
Rappelons le, les séjours au “ patriarche ”, furent souvent suivis par une rechute. D’autre part, le mélange des genres (sevrage, travail, autoritarisme) combiné à la complicité des juges et de la justice accentuera la méfiance des usagers envers les propositions de soins soutenues par les institutions publiques. Par analogie avec la prison, les usagers de drogues que j’ai rencontrés concevaient leurs séjours chez le patriarche comme une autre forme d’enfermement (la fouille, la surveillance, le travail).
Vingt ans après que l’association AIDES ai publié dans le quotidien Libération une première brochure de prévention sur le non-partage des seringues et annoncé la mise en place d’un “ groupe toxicomanie ”, et alors même qu’aujourd’hui la réussite de la politique de réduction des risques en France est, de l’avis tous les observateurs sérieux, incontestable, certains pensent encore qu’on lutte contre la toxicomanie en luttant contre les dispositifs de réduction des risques. Dans le même ordre d’idée peut être pensent-ils qu’on peut aussi lutter contre l’adultère en interdisant le préservatif.
Pour rappel: (source Sida Info service: http://www.sida-info-service.org/direct/news.php4?id=185), les usagers de drogues représentaient 28% des cas de sida déclarés en 1994, contre 10 % en 2004 et moins de 3 % des nouvelles notifications de séropositivité en 2004. Depuis la mise en œuvre des politiques de réduction des risques, une stabilisation de la consommation de stupéfiants utilisés par voie intraveineuse, notamment l’héroïne, est avérée (stabilisation à 1% des personnes de 18-45 ans ayant expérimenté l’héroïne [chiffres officiels]), ainsi qu’une division par 10 des overdoses en France.
Le communiqué [lire] , signé par Jean-Paul GARRAUD, député de la Gironde, membre de la Commission des Lois, Gisèle GAUTIER, Sénateur de la Loire-Atlantique, Serge LEBIGOT, Président de l’association Parents Contre la Drogue et Bruneau RETAILLEAU, Sénateur de la Vendée se clôt ainsi:
“Le sevrage et la diminution du nombre de toxicomanes doivent redevenir l’objectif. Plutôt que la “réduction des risques”, ne serait-il pas temps, dans l’intérêt de la jeunesse, de se tourner vers la “prévention des risques” ?”
On se demande alors: comment ses parlementaires vont-ils s’y prendre pour sevrer les usagers de drogues dépendants sans produits de substitution? Peut être souhaitent-ils remettre les drogués au travail… Mais comment feront-ils face à l’augmentation des contaminations VIH/VHC qui ne manqueront pas de se produire si les dispositifs d’échanges de seringues viennent à disparaître? Difficile de chiffrer le coût humain d’une part et pour le contribuable d’autre part (puisque c’est un des arguments qu’ils avancent) mais il sera sans nul doute élevé. D’autre part penser que la disparition des dispositifs de réduction de risques permettrait de diminuer la consommation de drogues n’est fondée sur rien, aucune étude à ma connaissance ne démontre cela (mais si vous en connaissez une que je ne connais pas, je suis preneur et trés curieux de voir comment des personnes sérieuses s’y sont prises pour le démontrer!).
La confusion de ces parlementaires qui nous représentent est totale, alors rappelons-le : les politiques de réduction des risques ont été mises en place pour lutter contre le Sida et les hépatites et non pour diminuer la présence de drogues sur le sol français et sa consommation. Quand à “ l’incitation ”, je vous réserve une prochaine chronique sur ce thème dont sont friands les conservateurs et entrepreneurs de morales de tout poil…