Fabrice FERNANDEZ

Santé et problèmes sociaux

La société de contrôle de demain est-elle déjà une attraction?

avec 6 commentaires

 

Il y a quelques années je fus sollicité avec quelques collègues, sociologues et tous membres d’un laboratoire CNRS, pour participer à un projet de la Cité de l’espace nommé originellement 3001 l’odyssée de l’espace. Il s’agissait de penser à travers une exposition interactive un voyage intergalactique de trois vaisseaux spatiaux sur une durée de 300 ans pour coloniser une autre planète. Amateur de Science-Fiction et intrigué à l’idée de travailler avec des écrivains de SF comme Claude Ecken, j’avais tout d’abord répondu positivement à cette demande. Mais bien vite quelque chose m’ennuyait : comment penser une forme d’enfermement qui durerait sur plusieurs générations ? Comment penser et faire en sorte que des individus ne se rebellent pas ou que cette rébellion ne remette pas en cause le projet initial ? Et surtout pourquoi, au delà de l’enthousiasme science fictionnel et même en laissant de côté la contradiction entre ce projet de réflexion et mes  propres valeurs, pourquoi est-ce que je dépenserais de l’énergie à imaginer un système totalitaire “parfait”? Quel en est le but ? Une attraction dominicale de plus à découvrir en famille?

 

  Les trois notions sur lesquelles nous étions invités à réfléchir pour construire le scénario sociologique du vaisseau-génération étaient:

  • La division sociale (comment ont été constitués les groupes embarqués ?)
  • La reproduction sociale (Comment se transmet l’histoire au sein du vaisseau ?)
  • Le contrôle social (comment sont gérés les conflits, le pouvoir ?, quel rôle donné à la technologie : cadrer la société ? Comment faire intervenir l’intelligence artificielle du vaisseau pour contrôler l’état et l’évolution de la société, mais également pour agir sur cet état ? )

Embarquement immédiat pour une nouvelle société de contrôle amusante

Pierre Bordage dans son livre “ Abzalon ” avait déjà pensé une solution, une solution radicale à faire frémir : choisissez des détenus, des “ deks ” vivant dans des conditions de détention inhumaines sous l’œil de “ mentalistes ”, des spécialistes du comportement,  envoyez les dans l’espace sur un vaisseau sans leur demander leur avis, pour un siècle de voyage tout en les manipulant de l’extérieur. Et même en leur réservant quelques surprises, la partie est loin d’être gagnée…

 

Dans le projet 3001, et parmi tous les chercheurs et laboratoires CNRS, une personne spécialiste en psychologie cognitive, s’est proposé de travailler entre autres sur des situations de crise afin de voir les changements sur les comportements des habitants mais aussi de travailler sur une manipulation permettant d’explorer le comportement individuel des “ visiteurs/voyageurs ”. Une évaluation placée en fin de visite (lorsque les visiteurs se sont bien immergés dans le vaisseau) permettrait, par un questionnaire, de les interroger sur leur aptitude à vivre une telle aventure, d’être confrontés à toute sorte de risques et d’imaginer les réponses comportementales à apporter pour que la mission se déroule et finisse bien. En gros, “ une évaluation psycho-affective des individus permettant de voir si ils sont toujours en phase avec le projet ”. Les organisateurs du projet précisant dans un compte rendu que “ Ce questionnaire pourrait intéresser beaucoup d’organismes vus les domaines abordés (CNES, NASA, Labo de pharmacologie…) et la durée du questionnaire – 1 an à Toulouse à raison de 300 000 visiteurs par an environ et dix ans environ en itinérance – permettra d’être un observatoire durable et richement alimenté par les nombreux visiteurs. 

Totalement contradictoire avec l’éthique sociologique que je m’étais fixé, c’est à dire pour le moins ne pas participer à la construction de mécanismes de contrôle social mais au contraire d’en expliquer les rouages et les effets pervers, je m’étais résolu à abandonner le projet 3001 bien trop orienté à mon goût. Mes questions étaient loin d’inquiéter les concepteurs de ce projet, qui se sont aisément passés de sociologues, et lorsque quelques années plus tard le projet rebaptisé Mission Biospace a vu le jour, même le CNRS en fit la publicité . Le terme Mission Biospace était fort bien choisi en ce cas même si cela n’était pas volontaire, il rappelle l’expérience Biosphère et surtout le Biopouvoir de Foucault : votre nouvelle mission imaginer le biopouvoir de demain, ce pourrait être un film de Paul Verhoeven. 

Mais une question continuait à me tarauder : s’il est vrai que la science fiction s’est nourrie de la science, qu’en est-il du contraire, quels sont les liens entre la science fiction et la science ?  Les concepteurs de BIOSPACE se réjouissaient d’avoir imaginer une œuvre interactive de fiction. Oui mais….

En tombant l’autre jour sur ce billet : http://contrebande.typepad.com/contrebande/2006/05/sciences_fictiv.html) dans le blog de Contrebande, je me suis dis que je vous ferais bien partager ce que j’écrivais alors à une amie  suite à une soirée animée où l’idée même que la science fiction pouvait nourrir l’imaginaire de la science avait soulevé une vive réaction. Alors bien sûr c’était il y a quelques années, je ne dirais peut être plus les choses de cette façon, mais ce débat me semble aujourd’hui plus que jamais d’actualité :

Le 5 avril 2003

La science fiction a nourri l’imaginaire scientifique. La science fiction s’est elle même amplement servie de la science pour alimenter ses récits. De nombreux auteurs de sciences fiction sont des scientifiques, on peut citer Asimov (“ Fondation ”), bien sûr mais aussi Clarke (“ 2001 ”, entre autres) et bien d’autres…

 Isaac Asimov

 Arthur C Clarke

Des scientifiques romanciers qui anticipent sur l’avenir de la science, comme c‘est intéressant… Ils peuvent grace à la science fiction laisser aller leurs imaginaires et leurs esprits créatifs en laissant un peu de côté les normes et l’acceptabilité scientifique. Mais ces écrits peuvent très bien être utilisés plus tard par la science, quelques dizaines d’années plus tard, la technologie aidant et l’acceptable s’étant déplacer par le biais des imaginaires et des désirs suscités par ses romans notamment (aujourd’hui il faut rajouter le cinéma, les jeux vidéos, internet, et …les parcs d’attraction ou expositions fictionnelles !) Selon moi le projet 3001 n’était pas si innocent, on invite des chercheurs (CNRS uniquement) à travailler avec des romanciers de SF pour confectionner un projet (je crois me souvenir qu’il coutait quelque chose comme 8 millions d’euros quand même) qui a de fortes chances d’être une réalité dans quelques centaines années. L’imaginaire qui passait auparavant essentiellement par les romans est ici transposé dans sa version moderne : le parc d’attraction itinérant. Nos enfants parleront-ils des parcs d’attractions comme l’on parle des romans SF ? Serions nous en train d’huiler la mécanique entre la science et la science fiction pour les générations futures ? Ceux qui ont compris que la science fiction et la science se nourrissent mutuellement, les font aujourd’hui travailler ensemble gagnant ainsi du temps et de l’argent. D’une part, on construit une attraction qui va faire le tour de l’Europe sur une dizaine d’années. Ça rapporte tout en travaillant les imaginaires sur cette éventualité plus que probable de planète sur-polluée qu’il faudra quitter. D’autre part, on s’économise un véritable appel à projet financé par l’Agence spatiale Européenne qui la décrédibiliserait auprès de la population (l’Agence spatiale Européenne travaillant sur un voyage dans l’espace de plus de 300 ans pour coloniser une planète habitable alors que le chômage grimpe, ce n’est pas très sérieux) et qui lui coûterait énormément d’argent sans rien rapporter (ou en tout cas sans rapporter autant). Certes il y a là une logique économique mais elle est au service de ce projet et inversement. L’imaginaire y tient une place centrale. On pourrait dire que l’imaginaire comme l’opinion ça se travaille… à l’avance.

Pour ceux qui auraient des doutes sur mes propos, voici la présentation du CNRS :

Mission Biospace : Embarquement immédiat sur le vaisseau Tsiolkovski en direction de l’étoile Tau Ceti

L’exposition ” Mission Biospace “, réalisée par la Cité de l’Espace et divers partenaires [1] dont le CNRS, sera officiellement inaugurée le 4 juin 2004, à Toulouse [2]. Conçue comme un vaisseau spatial en mission vers l’étoile Tau Ceti située à 11,9 années lumières de notre galaxie, cette exposition permet d’aborder les domaines de la médecine, des nanotechnologies, de la communication, de l’alimentation, des biotechnologies, dans l’état actuel des recherches et dans une approche prospective de leur évolution.

Le but de la ” Mission Biospace ” est de mettre en évidence de manière interactive et ludique, les missions de la science et ses enjeux, l’intérêt et l’utilité des recherches pluridisciplinaires, et la complémentarité des sciences exactes et des sciences humaines. Elle espère susciter des interrogations et un regain d’intérêt pour la science, en particulier chez les jeunes.

L’exposition est organisée autour de quatre thématiques centrales : contrôler, vivre, communiquer et explorer. A travers des expériences interactives, les visiteurs découvriront les dernières avancées de la recherche en médecine, technologies, communication…et les questions auxquelles elle s’attache à répondre pour améliorer le quotidien des hommes de demain.

Dans la ” Mission Biospace “, le CNRS a participé à de nombreuses animations :

Le laboratoire d’astrophysique de l’Observatoire Midi-Pyrénées (CNRS – Université Paul Sabatier) a réalisé une animation sur les effets visuels perceptibles lors d’un voyage interstellaire.

Christian Joachim, chercheur au CEMES (Centre d’élaboration de matériaux et d’études structurales – CNRS), a participé à la ” Mission Biospace ” en tant qu’expert consultant en nanosciences et nanotechnologies. Il s’agissait de déterminer les lieux, structures ou fonctions du vaisseau où les nanotechnologies pourraient jouer un rôle clef dans un futur lointain.

La modélisation des robots moléculaires réparateurs de surface a été confiée à la start-up Nanotimes de Toulouse, issue du CEMES.

Le robot Rackham, du LAAS (Laboratoire d’analyse et d’architecture des systèmes – CNRS), se trouve actuellement dans le vaisseau Tsiolkovski de la ” Mission Biospace “. Rackham est un robot mobile autonome interactif. Issu des recherches en robotique autonome du LAAS et de collaborations diverses avec plusieurs laboratoires de recherche [3], il est ” livré au public “, sans médiateur. Un visiteur peut donc s’adresser à lui pour un renseignement ou pour être conduit à une présentation particulière.

L’Unité mixte de recherche ATILF (analyse et traitement informatique de la langue française – CNRS/Université Nancy 2) propose un travail sur l’évolution de la langue.

 

Mais d’où peut venir l’imaginaire de la science?

En disant que la science fiction contribue à l’imaginaire de la science, il ne s’agit pas d’un procès d’intentions, ce qui n’a d’ailleurs aucun sens, la science fiction a aussi contribué à imaginer les manières de se protéger de certaines innovations technologiques par… de nouvelles inventions technologiques. Par exemple comme l’écrit très bien Valerio Evangelisti (écrivain de science fiction italien dans un article du monde diplomatique) :

“ De leur propre aveu, des membres de l’extrême gauche européenne ont crée sous l’influence des récits cyberpunk le réseau European Counter Network (ECN) ; ils furent les premiers à utiliser la vitesse du nouveau système d’informations pour coordonner leurs actions. Les centres sociaux des jeunes révoltés se sont remplis de modems et d’ordinateurs, régulièrement détruits pendant les descentes de polices. Les pirates informatiques ont mené de titanesques batailles individuelles contres les grands groupes économiques, ralentissant l’accès à la toile et son assujettissent. ”

Et l’auteur de poursuivre : “ On avait déjà vu la littérature populaire influencer la vie (voir le feuilleton du XIXième siècle ou les retombées sociales des romans d’Eugène Sue) mais jamais de façon si massive et systématique 

De nombreux sociologues, anthropologues, historiens, écrivains et scientifiques ont dit et écrit que “ non seulement la science fiction s’approprie l’imaginaire de la science mais aussi contribue à sa production ”. Par exemple, Jean Claude Dunyach (scientifique dit de haut vol, docteur en mathématiques appliqués à l’utilisation de supers ordinateurs, ingénieur chez Airbus où il planche sur les avions de demain et par ailleurs écrivain de SF) pense que la SF nourrit l’imaginaire de la science. Il rajoute : ” je constate jour après jour à quel point l’inconscient collectif de l’Internet par exemple, où ces vastes communautés virtuelles qui voyagent au gré des serveurs ressemblent à des bouquins de Gibson. Je sais aussi que certains livres de SF ont donné des envies : lire la flopée de bouquins récents sur Mars donne envie d’y aller…Elle peut pousser des gens à entreprendre des études d’astrophysique, elle peut marquer de façon durable des imaginaires. ”

 

Zamiatine

1984 et les technologies de contrôle et de surveillance

Ceci étant dit, revenons à Biospace et au contrôle social. Si on retrouve la thématique de la surveillance dans d’autres livres notamment Farenheit 451 (de Ray Bradbury) ou dans “ Nous autres ” de Zamiatine, il est difficile de penser que ceux qui élaborent les systèmes de surveillances (qu’ils soient politiques ou scientifiques) n’ont pas lu ces livres et vu ses films.

1984 a eu un impact considérable. Bien sûr tout le monde ne l’a pas lu mais il est probable que la plupart du ceux qui ont fait quelques études l’ai eu en main ou en ont entendu parlé (et encore je ne parle pas des films inspirés du roman et de ces thématiques). En 1954, Isaac Deutscher qui fut d’abord Journaliste pour the Economist et The Observer puis historien critique du communisme (critique parce qu’il définissait l‘URSS comme un régime totalitaire même si par ailleurs il se disait marxiste, il a publié des biographies de Staline et de Trotski qui demeurent, d’après les historiens, des chefs d’œuvres de l’historiographie contemporaine), Deutscher a écrit dans un article intitulé ” 1984 ou le mysticisme de la cruauté “ :

“ Peu de romans écrits par la génération à laquelle appartient Orwell ont été aussi populaires que 1984. Peu s’il y en eut, ont eu le même impact politique. Le titre même d’Orwell est devenu un slogan politique. Les termes utilisés par lui comme novlangue, ancilangue contrôle du passé, Big Brother, ministère de la vérité, police de la pensée, crimepensée, double pensée, semaine de la haine, etc. sont entrés dans le vocabulaire politique ; on les retrouve dans de multiples articles et discours dénonçant la Russie et le communisme. Des deux côtés de l’Atlantique, la télévision, le cinéma ont familiarisé des millions de spectateurs avec le visage menaçant de Big Brother, avec le cauchemar de l’Océania, supposée être communiste. Le roman a été utilisé comme une sorte de superarme idéologique dans la guerre froide. La peur instinctive du communisme, qui a submergé l’Ouest après la seconde guerre mondiale, a été reflétée et concentrée dans 1984 comme dans aucun autre roman ou document. ”  

 

L’ample diffusion du livre de Orwell reste quelque chose d’exceptionnel. Il y aurait certainement de analyses intéressantes à faire sur la réappropriation des termes employés dans 1984 par la scène politique. Ce que dénonçait Orwell la surveillance politique et le totalitarisme, la surenchère technologique, la manipulation, la désinformation, la suspicion, etc. a été utilisé certes pour critiquer le communisme mais toutes ses techniques, dont certaines relevaient quand même de l’anticipation quand Orwell les as décrites, ont étaient mises en place pour se défendre de ce communisme (la chasse aux communistes aux Etats Unis, la surveillance des citoyens, l’écoute, le mensonge, la propagande par l’utilisation de nouvelles techniques). Simple continuité historique et technologique sans aucun rapport avec 1984 ? Difficile de le croire étant donné l’impact politique et social qu’à eu ce livre !

Je voudrais suivre un peu plus loin Deutscher au sujet du débat qui nous intéresse, c’est à dire celui de la réappropriation de 1984 parfois à contre emploi. Certes la Guerre est un moment propice aux développements technologiques mais l’utilisation d’un roman de SF comme 1984 comme superarme idéologique (comme dit Deutscher) par la pensée politique a aussi son mot à dire dans cette surenchère politique et technologique.

“ La guerre froide a crée une demande sociale pour de telles armes idéologiques, comme elle a crée une demande de superarmes au sens propre. Mais les superarmes sont les résultats sans tricherie de la technologie : il n’y a pas d’écart entre leur utilisation éventuelle et les intentions de ceux qui les ont produites. Ce sont des moyens pour répandre la mort ou tout au moins pour semer la terreur d’une destruction absolue. En revanche un livre comme 1984 peut être utilisé indépendamment des intentions de son auteur. Des épisodes peuvent être sortis de leurs contextes ; d’autres qui ne correspondent pas à l’objectif qui est censés être celui du livre, sont ignorés, voire virtuellement supprimés. Il n’est pas besoin qu’un roman comme 1984 soit un chef d’œuvre littéraire, ni même un travail important, original pour qu’il puise avoir un impact. En fait, un travail d’une importance littéraire est généralement trop riche dans sa complexité, trop subtil dans sa pensée et dans sa forme pour pouvoir faire l’objet d’une exploitation accessoire. D’une manière générale ses symboles ne sont pas facilement transformables en épouvantails, ni ses idées en slogan. Les mots d’un grand poète entrent dans le vocabulaire politique par un lent processus, presque imperceptible, par un mouvement d’infiltration et non par une franche incursion. Les chefs d’œuvre littéraire influencent la pensée politique en la fertilisant, en l’enrichissant de l’intérieur, pas par effraction. ”

1984 est rentré en politique et a été utilisé à tout va, si bien que le sens que Orwell a voulu donner à son œuvre semble être passer au second plan voir carrément supprimé. Et puis il a suivi son cours fertilisant lentement les imaginaires d’images fortes. Je ne résiste pas à l’idée de reprendre les dernières lignes de l’article de Deutscher :

“ - Avez vous lu ce livre ? Il faut le lire monsieur. Après, vous comprendrez pourquoi il faut lancer une bombe atomique sur les bolchos ! ” Avec ses mots, un vendeur de journaux aveuglé et misérable me recommandait 1984 à New York, quelques semaines après la mort d’Orwell.

Pauvre Orwell, pouvait-il imaginer que son propre livre deviendrait un thème aussi important du programme de la semaine de la haine ? 

 

Les nouvelles recettes de la science récréative

Aujourd’hui comme l’écrit François Brune (Enseignant et écrivain) dans un article intitulé “ combattre l’esprit de 1984 ” tiré de Manière de voir sur les “ sociétés sous contrôle ” (2001, n°56) : ” Il rôde dans nos têtes l’esprit de 1984, ce fatal complexe de peur-haine qui nous fait nous retrancher de ce monde ”. 1984 est là dans nos imaginaires qu’on le veuille ou non. Un peu plus loin, l’auteur rajoute : ” 1984 ne doit pas être vu comme le tableau futur d’une catastrophe mais comme la peinture lucide des dynamiques qui facilitent son avènement au quotidien. Le diagnostic l’emporte sur le pronostic. ” Pour résumer ma pensée je dirais que Orwell a posé avec 1984 un univers qui s’est lentement glissé dans nos imaginaires et nos manières de pensées, qui a participé à poser les termes du débat sur la gouvernance des populations dans l’objectif de nous permettre de nous dégager de ces formes d’oppressions et de peurs qui résident tout d’abord en nous (“ si vous désirez une image de l’avenir ” nous dit le tortionnaire de 1984, “ imaginez une botte piétinant un visage humain…éternellement ”). Mais pour cela il faut que la peur diminue et que la conscience progresse, dans le cas contraire nos peurs suppriment le sens. Ne parvenant pas à donner du sens à notre vie individuelle et sociale, on devient alors soi-même expert du double langage, du double jeu et de la double pensée, on torture au nom de la liberté, on théorise habilement pour faire accepter l’oppression de l’homme, on devient “ spécialistes de l’histoire employés à refaire la passé pour justifier le présent “, etc. Ce qui devait être un avertissement pour le futur, est travesti déformé, découpé pour ne garder que des images sécurisantes et expurger de sens pour devenir le futur “ acceptable ” avec notre accord tacite, par démission de la pensée. On est dans l’idéal technologique, le futur sans conflit…

Vous me direz: “mais que vient faire Biospace là-dedans?” Ajoutez à cela un soupçon de société du spectacle, une pincée de déification des nouvelles technologies, une bonne poignée de capitalisme chevronné, un brin de marchandisation de la science et surtout le plaisir de rêver et faire rêver d’un futur cosmique et vous êtes déjà embarqué pour un voyage intersidéral à travers l’univers merveilleux du contrôle social de demain.

Pour citer cet article :

Fernandez F  “ La société de contrôle de demain  est-elle déjà une attraction ? ”,

http://fabricefernandez.wordpress.com/2006/06/07/la-societe-de-controle-de-demain-est-elle-deja-une-attraction/

Rédigé par fabricefernandez

juin 7, 2006 à 1:02

Publié dans Chroniques

6 réponses

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  1. [...] Fabrice Fernandez a un long billet sur “La société de contrôle” Il y a quelques années je fus sollicité avec quelques collègues, sociologues et tous membres d’un laboratoire CNRS, pour participer à un projet de la Cité de l’espace nommé originellement 3001 l’odyssée de l’espace. [...]

  2. Merci de partager les coulisses de cette expérience-spectacle avec nous-autres, pauvres mortels, citoyens subissant les âfres de la volonté si vaine des quelques ahuris invocateurs d’un pouvoir autoproclamé, ces jongleurs de l’inertie qui s’appuient sur la peur, l’ignorance, le doute et sur la confiance aveugle que nous sommes prêts à offrir à autrui, selon le bon précepte : “fais à autrui ce que tu voudrais qu’on te fasse.”

    hellekin

    juin 23, 2006 à 1:42

  3. Votre article est très intéressant à double titre. Il nous oblige à établir une connexion entre la littérature spéculative, nommée trop communément science-fiction, et les faits sociaux de notre monde d’aujourd’hui, d’une part. Il nous confronte aussi à la dimension sociale du contrôle à travers des scénarios d’embarquement où un nombre limité d’Humains devrait cohabiter dans de longues missions, d’autre part.

    En ce qui a trait à notre obligation de réfléchir, nous pouvons avoir ce privilège de nous appuyer sur partir d’oeuvres fondamentales, un héritage de grands penseurs que nous négligeons trop. 1984 de Orwell, la tétralogie 2001-3001 de Clarke, le Grand livre des robots (Prélude et gloire de Trantor) de Asimov, ou son Cycle de Fondation, menant à l”établissement d’un nouvel empire, sont des œuvres phare. Force est de reconnaître que ces auteurs nous proposent des scénarios où il nous faudrait absolument revoir notre relation avec la technologie. Au lieu de les considérer uniquement comme des œuvres fictives, il est de notre devoir d’utiliser leur dimension spéculative comme de levier de réflexion pour établir les paramètres du monde de demain.

    Que ce soit la surveillance sociale, émanant des technologies de contrôle – pensons au secteur biométrique, que ce soit encore notre relation à venir avec des automates intelligents – le cas de figure du «meurtre» de HAL est un bel exemple éthique, ou qu’il s’agisse de nous inspirer des lois de la robotique de Asimov afin d’éviter un dérapage potentiel – au Japon on commence à légiférer en ce sens, orientons-nous à partir de ces auteurs.

    Impossible non plus de passer sous silence l’apothéose ultime du contrôle social, tel que présentée dans la Matrice, où les êtres humains vivent par procuration dans un monde virtuel via une interface neuronale.

    La second point d’intérêt, relativement à la cohabitation d’Humains ayant différentes généalogies culturelles, pose en effet aussi un problème crucial et l’avenir des missions habitées, constituant des microsociétés évoluant sur des décennies lors de long périple, pourrait complètement bouleverser notre compréhension de la psyché humaine et de l’organisation sociale. Là encore, maints écueils nous guettent, nous pouvons nous entendre la dessus.

    Finalement, impossible de passer sous silence votre exposition Mission Biospace. Le dossier est déjà téléchargé et sous examen. Comme le blogue univers zéro un tente d’explorer le thème de la cybernétique, dans une perspective élargie et débordant de la conception initiale de Norbert Wiener, il me fera plaisir de citer bientôt votre billet et votre exposition, une fois que j’en aurai assimilé le contenu.

    Grand bien soit fait à votre blogue, que je découvre… il vient d’être ajouté dans le pavé droit du blogue, section Univers parallèle !

    Enfin, pour vous donner un aperçu de la perspective du blogue qui est un peu mon journal de recherche personnelle, je vous invite particulièrement à visiter la série de billets
    Anthropologue recherche cybernéticien

    Acceptez donc les modestes salutations d’un chercheur, sans papiers, toutefois !

    Clodimedius

    juin 27, 2006 à 4:54

  4. La tentation d’Orwell, ou Big Brother décomplexé Jusqu’où la Science-fiction peut-elle nourrir l’imaginaire scientifique et les choix politiques ?

    Lire la suite : http://www.internetactu.net/?p=6476

    InternetActu.net

    juin 29, 2006 à 2:38

  5. [...] Suite aux nombreux messages que j’ai reçu concernant le billet  sur “ La société de contrôle de demain “, je tenais tout d’abord à remercier toutes les personnes qui ont repris et approfondi certains des points que j’ai abordés et toutes celles qui m’ont témoigné leur gratitude. [...]

  6. Bonjour, je suis étudiant en 2eme année de sociologie et me prépare a un questionnaire sur les nanotechnologies, Je compte surtout questionner l’imaginaire qu’on les gens sur les nanotechnologies c’est un peu par hasard que je tombe sur votre site, je suis bluffé sincerement et sachez que Monsieur vous me donner Envie de faire de la sociologie. Merci!

    Mr S

    septembre 27, 2006 à 4:19


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