De la déviance à la santé
mars 29, 2006

Ce blog vous l’aurez compris est celui d’un universitaire qui s’interresse à la sociologie de la santé et de la déviance. Mais c’est avant tout le blog d’un curieux pour d’autres curieux au delà de la sphère universitaire.
Mais au fait, qu’est-ce que la sociologie de la déviance?
On doit à l’école de Chicago dés années 20 le développement de la sociologie interactionniste avec un renversement de l’appréhension morale des comportements déviants, jugés “ anormaux ”. Ces études soulignent que le mode de vie de ces “ déviants ” est structuré avec des codes, des contraintes, des normes et des valeurs. Introduisant une nouvelle notion , celle de déviance ces recherches s’empressent de souligner son caractère socialement construit. La sociologie de la déviance pose donc comme principe la relativité de la déviance, qui n’existe pas en soi, s’intéressant tout autant à la formation du jugement de déviance qu’aux caractéristiques de ces formes d’activités sociales qualifiées de “ déviantes ”. Dés lors les recherches peuvent se porter notamment sur les comportements délinquants en rejetant un quelconque caractère inné mais en spécifiant au contraire leurs origines dans la socialisation aux mondes de la délinquance. Les comportements déviants nécessitent un mode d’apprentissage, ce qu’à très bien montré Howard Becker dans son ouvrage “Outsiders” sur les fumeurs de marijuana et les musiciens de jazz. D’autre part ces activités soumises à des fortes pressions sociales permettent d’obtenir un certain nombre de bénéfices contrecarrant un statut social souvent dévalorisé. Malgré tout, ces individus “ déviants ” ne sont pas pour autant en dehors du système même s’ils qualifient la société comme étrangère à leur monde et qu’il sont eux-mêmes désignés comme étrangers à la société (double sens de “ Outsiders ”). Ils peuvent avoir conscience d’avoir commis des actes répréhensibles que la morale commune réprouve, morale commune dont il partage bien souvent de nombreux éléments. Dés lors ils mettent en oeuvre des techniques de neutralisation qui permettent de nier leur propre responsabilité en interprétant leurs propres comportements comme le produit de forces extérieures et supérieures au contrôle de leur volonté et en déniant les conséquences néfastes de leurs actes.
La sociologie de la déviance appréhende les comportements comme rationnel relevant parfois d’une sous-culture spécifique ou d’un métier. Ils demeurent quoi qu’il en soit des activités rationnelles.
Avec la notion de stigmate, Erwing Goffman introduit des nuances et des distinctions à la sociologie de la déviance. Il soulève des impensés dans la perspective de Becker : qu’en est-il des tous les individus aux comportements “ discréditables ” mais qui arrivent à dissimuler ce comportement ou cet attribut de façon à ne pas être discrédité ? Ce n’est qu’à partir du moment où la société désigne des individus comme déviants et qu’elle instaure à leur encontre des mécanismes de contrôle et des formes de prises en charge que ces individus deviennent déviants. Le stigmate selon Goffman désigne moins un attribut qu’une relation entre “ stigmatisés et “ normaux ”. Le processus de stigmatisation est donc le produit d’une discordance entre les attentes normatives associées à l’identité sociale d’un individu et son identité réelle (sa réalité physique et morale). Goffman souligne l’importance des normes et plus particulièrement des normes identitaires. En discréditant un comportement, on valorise implicitement le comportement opposé. L’analyse du jeu qui se met en place s’intéresse donc tout autant aux réactions sociales que le stigmate suscite qu’aux efforts du stigmatisé pour y échapper ou pour dissimuler cet attribut.
Dés lors, des stratégies différentielles de gestions de l’information se mettent en place selon que l’on est stigmatisable ou stigmatisée, stratégies qui en retour façonnent notre personnalité en introduisant une discontinuité entre notre identité privée et notre identité sociale.
Les individus ne deviennent donc “ déviants ” qu’à partir du moment où la société les désigne comme tels et en particulier, les institutions qui les prennent en charge et s’efforcent de les contrôler. Rarement abordé frontalement, le rapprochement entre la sociologie de la santé et la sociologie de la déviance mérite dans ce cadre une attention particulière notamment vis à vis des institutions médicales ou préventives amené à gérer des populations déviantes qui composent la nouvelle question sociale (personnes toxicomanes, “ errantes ”, prostituées, détenues…). Esquissée directement ou indirectement dans les travaux de sociologie de la santé et de la santé mentale, la déviance reste dans de nombreux travaux francophones peu analysée. Or le questionnement critique et les apports de la sociologie de la déviance permettent une réévaluation des catégories analytiques habituellement utilisées en sociologie de la santé. D’autre part, certaines hypothèses mobilisées pour analyser les comportements déviants méritent un questionnement approfondi par la sociologie de la santé (le comportements déviants comme mode de vie ” choisi ” ou comme actualisation d’une prédisposition spécifique, etc.). La question prend dans le contexte français un relief tout particulier avec la préparation du plan de prévention de la délinquance (prônant notamment une détection très précoce des ” troubles comportementaux ” chez l’enfant, censés annoncer un parcours vers la délinquance) et la récente expertise de l’INSERM, qui préconise le dépistage du “trouble des conduites ” chez l’enfant. C’est ainsi que réapparaît ça et là dans ce contexte la thèse de la médicalisation de la déviance qui fût pourtant l’objet d’une intense littérature critique.